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affiche mairie de Paris

https://www.lavantgarde.fr 27 mai 2017

La polémique autour du harcèlement vécu par les femmes du quartier La Chapelle à Paris fait ressortir une difficulté majeure pour les féministes : échapper à l’instrumentalisation des racistes et du racisme tout en ne cédant pas sur la dénonciation d’un quotidien rythmé par les violences sexistes et sexuelles.

Sexisme dans la rue, une dénonciation ciblée

La défense du droit des femmes prend souvent une ampleur médiatique considérable… surtout, il faut bien l’avouer, quand elle vise une certaine catégorie de la population comme les jeunes issus de l’immigration, les jeunes dits « des cités » ou les migrants. On se souvient de la polémique à résonnance internationale lors du Nouvel An à Cologne où les migrants et réfugiés avaient été désignés comme les uniques coupables des viols et agressions sexuelles ayant eu lieu en masse.

Les féministes allemandes s’étaient alors indignées d’une compassion sélective face à la violence sexiste et sexuelle en Allemagne : « qui parle des viols pendant la Fête de la Bière » ? La question posée était bien la suivante : suffit-il d’avoir la bonne couleur de peau pour violer sans représailles ?

Dans cet esprit, le harcèlement de rue est un sujet risqué pour celui ou celle qui l’aborde. Personne ne nie que toutes les femmes soient harcelées dans la rue à coup d’insultes, de propositions déplacées, de menaces et de poursuites. Mais aujourd’hui, dénoncer le harcèlement de rue consiste pour beaucoup à servir une soupe raciste s’attaquant principalement à la figure du « wesh mademoiselle ».

C’est-à-dire à cibler les jeunes issus de la classe populaire, aux clichés des jeunes dits « des cités » qui viennent empêcher les femmes de profiter de l’espace public et qui formeraient de véritables « no go zones ». Pourtant, beaucoup de femmes et d’élu-es du quartier de La Chapelle rappelle que le problème du harcèlement de rue ne date pas de l’arrivée des migrants mais est bien un problème récurrent depuis des dizaines d’années, notamment avec les trafiquants et toxicomanes.

Étrangement, la question du harcèlement – de rue – intéresse beaucoup les représentants politiques de droite en période électorale. Étrangement oui, car d’habitude, ces mêmes représentants, pour ne pas citer Valérie Pécresse par exemple, s’attache à couper les subventions aux associations motrices de la construction de l’égalité femmes-hommes ou encore à voter contre elles dès qu’elle le peut. Or, la violence sexiste et sexuelle est partout mais elle est aussi chaque jour et pas seulement en période électorale.

Bien entendu, la réalité est là, il existe des quartiers sur l’ensemble du territoire français plus difficiles pour les femmes que d’autres. Personne ne le nie mais personne ne nie non plus que le harcèlement sexiste et sexuel dans la rue est une partie émergée du sexisme et des violences subies par les femmes au quotidien.

Le harcèlement de rue, pour ne pas parler du reste

Au travail, à la maison, dans les institutions, chez les commerçants, chez les spécialistes médicaux, dans les médias, dans le sport, en politique etc… Il est ainsi nécessaire de le rappeler car cela permet de comprendre que chaque strate de la vie quotidienne d’une femme représente un espace de domination particulier à une certaine catégorie d’hommes.

Quand on met la main aux fesses de sa collègue ou de sa secrétaire toute la journée au boulot, on n’a pas besoin de se donner en spectacle dans la rue. Quand on peut faire des remarques sexistes toute la journée aux femmes qui passent dans son cabinet médical, devant son comptoir, ou autres, on n’a pas besoin de se donner en spectacle dans la rue.

Quand on a une femme qu’on peut humilier quotidiennement, on n’a pas besoin de se donner en spectacle dans la rue. La rue est donc un espace public de domination pour une catégorie d’hommes qui n’expriment pas leur domination masculine ailleurs. Toutes les femmes en sont victimes publiquement et cela rend ce harcèlement plus direct, plus frontal face aux yeux de toutes et tous. Mais le sexisme et la violence silencieuse et crasse au travail et à la maison, peu de femmes osent la dénoncer pas peur des représailles.

Par ailleurs, Carol Brooks Gardner, dans son livre Passing By: Gender and Public harassment, a mis en évidence que les formes de harcèlement de rue venant d’hommes « vêtus comme des hommes d’affaires » sont plus souvent considérées comme des compliments par les femmes que lorsqu’ils semblent appartenir à des classes sociales moins privilégiées. L’idéologie dominante fait bien son travail.

De plus, les médias sont moins enclins à déclencher des polémiques nationales autour de la catégorie d’hommes à laquelle ils appartiennent… L’affaire Baupin a fait scandale parce qu’elle mettait le monde politique à mal et permettait de faire du buzz, mais là encore le traitement réservé aux femmes qui ont osé dénoncer ces violences a été indigne. Elles en ont entendues de toutes les couleurs dans les médias, contre elles… « Je ne commente pas les histoires de bonnes femmes » entendait-on de la part de Pierre Lellouche (LR).

Le harcèlement de rue, un seul bout du problème

Il est également intéressant de constater que les femmes ont le plus peur d’être violées et violentées dans la rue tard le soir, c’est-à-dire finalement et objectivement dans l’espace et le temps le moins dangereux pour elles. On rappelle en effet que 80% des victimes de viol connaissent leur agresseur et que 67% des viols ont lieu au domicile de l’agresseur ou de la victime, à 45% en journée. On comprend donc que cette peur du viol suite à un harcèlement de rue est largement influencée par les médias et leur représentation faussée du viol comme étant majoritairement commis la nuit dehors par un inconnu dans une grande violence physique.

Ceci étant dit, on a toujours tendance à sous-estimer les sentiments de peur des gens et en l’occurrence des femmes. Les quartiers touchés par le harcèlement de rue sont anxiogènes et peuvent pourrir la vie des femmes. Ces sentiments sont paradoxalement presque aussi destructeurs que les faits. Il s’agit donc de ne pas les minimiser et de les combattre par des politiques publiques qui construisent l’égalité femmes-hommes jusque dans la façon de penser la conception et gestion de l’espace public.

Le problème ce n’est pas le jeune de cité ou le migrant, le problème ce n’est pas le profil de celui qui harcèle mais bien la domination masculine et patriarcale en elle-même. La floraison de publicités et représentations sexistes, la conception et construction d’espace public genré défavorable aux femmes, la banalisation de la violence sexuelle au travers de la pornographie et l’inefficacité de la loi à rendre justice aux femmes victimes de violences contribuent à nourrir une société où la violence et la domination règnent. Tout ceci doit changer pour que les mentalités évoluent en conséquence.

Pour les femmes, les no go zones sont partout, c’est l’espace public en général, ce sont les postes à responsabilité ou encore les représentations politiques.

En somme, le harcèlement de rue est un fléau qui dégrade considérablement la vie courante des femmes, au même titre que le harcèlement au travail, à la maison, au quotidien. Il s’agit alors de ne pas l’oublier et de s’en indigner tout autant.

Shirley Wirden

 

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Avec Bruno Verdi, syndicaliste et Roger Martin

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Tag(s) : #SE FORMER - COMPRENDRE

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