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Vendredi, 8 Janvier, 2016 L'Humanité

Par Daniel Faïta, professeur émérite des Universités, et Pierre Bachman, ingénieur ECM.

 

Dans nos sociétés, le travail s’inscrit encore dans le « compromis fordiste ».

Base de l’État social, il a consisté à échanger de la sécurité économique contre de la dépendance au travail. Le périmètre de la justice sociale a été ainsi restreint aux termes de l’échange salarial, tandis que la dimension qualitative du travail, son sens et son organisation étaient censés relever d’une pure ­rationalité technoscientifique. C’est ce que l’on appelle l’état juridique de subordination.

Un des aspects fondamentaux de ce qui fait humanité se trouve d’emblée aliéné par un rapport social à caractère économique où la personne au travail n’est pas considérée comme une personne et donc comme une citoyenne mais comme un paramètre d’ajustement pour des calculs de profitabilité. Pourtant, le travail devrait être « la façon d’être au monde de l’homme » (Georges Canguilhem, 1947) ou « l’activité humaine qui vise à la réalisation et à l’accomplissement de soi, à l’action sur le monde et dans le monde pour le changer et le transformer » (Robert Salais, séminaire CGT, juillet 2009).

Le compromis fordiste est en crise profonde. Les sociétés sont devenues trop complexes, les besoins et les enjeux trop forts et diversifiés pour retrouver des partages entre le capital et le travail qui permettent au travail, à l’homme, aux travailleurs de conserver une place où un minimum de dignité leur soit reconnu.

En d’autres termes, ne cherchons pas hors du travail, dans le temps soi-disant « libre », ce qui s’enracine d’abord en lui : l’humanité, la créativité, les potentialités de liberté.

En d’autres termes aussi, cessons de confondre le travail et l’emploi, c’est-à-dire l’humain et l’exploitation des humains. L’emploi est la forme juridique contemporaine d’exploitation du travail qui succède au contrat de louage de services (en France, 1804), au servage, mais aussi à l’esclavage qui perdure dans certains pays. Sortir de la crise ne peut se réduire à un usage différent des moyens financiers ou à des pratiques démocratiques plus élaborées. Il ne s’agit pas que d’une crise financière ou démocratique mais d’une crise du développement humain.

Fondamentalement, il faut s’en prendre à ses racines les plus profondes en plaçant le travail au cœur des processus de transformation, en lui donnant la place centrale qu’il doit avoir pour le développement durable des sociétés : « L’humain d’abord ! » Puisque, rappelons-le, c’est le travail avec la pensée et le langage qui font humanité. En d’autres termes, comme le pense Alain Supiot, il faut aller « au-delà de l’emploi » car « l’emploi ne fournit plus un cadre normatif suffisant pour assurer à tous, à l’échelle de la planète, un travail décent ».

Parle-t-on bien de travail lorsqu’on le confond avec l’emploi alors que les salariés, constatant souvent la mauvaise qualité de ce qui est produit, disent : « C’est pas du travail » ? Voici ce que déclarait Jack Ralite au Sénat le 2 décembre 2011 : « (…) Quand on discute des activités ­humaines, c’est l’emploi qui l’emporte. On peut le comprendre du fait de la tragédie du chômage, mais, ce faisant, la problématique de l’emploi marginalise l’approche du travail, quitte à obscurcir sa nature, son rôle et les questions que pose précisément la maladie du travail. Ainsi le travail est presque devenu, dans certains propos, une branche de l’emploi. » Conséquence : l’emploi n’est-il pas devenu le carcan du travail ? ­Mener la « bataille de l’emploi » place les ­protagonistes sur le terrain du partage ­fordiste, du partage du travail dans le « marché des emplois » appelé injustement « marché du travail », avec des options différentes qui vont de la « sécurisation des parcours ­professionnels » à la précarité permanente et reconductible que le ministère du Travail français vient d’élargir. Qui vont aussi de la réduction du temps de travail « façon ­syndicale » à celles vues à la « façons patronale » ! Dans tous les cas, nous restons confinés à la déshumanisation et à l’asservissement de ce que devrait être le travail comme genèse de l’humain, de l’éthique, de la créativité, des valeurs et de la culture. Nous restons enfermés dans le travail aliéné.

Il n’est donc pas question de s’émanciper du travail en le fuyant, en l’abandonnant à « l’employeur » et à chercher « hors du travail » le bonheur car le bonheur humain doit se trouver dans sa capacité à dominer sa créativité : c’est-à-dire son travail, origine des richesses, des valeurs, des cultures. Si l’humain veut s’émanciper, il doit libérer le travail de l’exploitation et inventer la « civilisation du travail ». Un tel objectif ne peut plus être masqué, ignoré. Il est urgent d’en prendre conscience et de placer les enjeux politiques et les luttes sociales à ce niveau-là. Malgré l’obscurcissement des horizons, malgré les pressions managériales, le travail même exploité, contraint, méprisé et marginalisé génère des potentialités subversives permettant de donner crédibilité à cet horizon révolutionnaire. Mais il faut pour cela observer les activités de travail telles qu’elles se réalisent au niveau microscopique, au quotidien des postes et des contraintes. Les travailleurs ont des capacités de subversion des normes, des prescriptions et des injonctions qui leur sont imposées. Ils font souvent preuve de créativité soit pour rendre leurs actes moins pénibles, soit pour leur donner plus d’efficacité productive ou tout simplement pour que ce qu’on leur demande de faire puisse être fait. Les exemples ne manquent pas pour repérer cette subversion des prescriptions managériales qui contrarie tous les calculs d’apparence technoscientifique.

Alors, quatre propositions :

- défendre les situations actuelles, les garanties et les droits et chercher à les élargir ;

- affirmer le travail comme cœur d’une démarche de sortie de crise, avec une définition du travail qui n’a rien à voir avec la torture dont il faudrait s’émanciper ! Le travail est ce qui fait humanité ;

- les travailleurs, salariés ou non, créateurs de la richesse doivent accéder aux pouvoirs pour pouvoir produire ce dont l’humanité a besoin : les sécurités pour vivre, la maîtrise et le respect des temporalités de la vie humaine et de la nature, les ­capacités à décider ensemble ;

- engager un travail de projet et de propositions pour construire un nouvel état de droit articulant les enjeux du travail humain libéré de l’exploitation avec les mobilisations sociales ou financières et les avancées ­démocratiques. Conclusion : un pas de géant pour la civilisation.

 

Quelques références  Pour poursuivre 
la réflexion, quelques auteurs de référence : Yves Schwartz, 
Jacques Durafour, Alain Supiot, Robert Salais, Bernard Friot, Michel Clouscard, Daniel Faïta, 
Claude Didry, etc.

Tag(s) : #SE FORMER - COMPRENDRE

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