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Mardi, 8 Mars, 2016 Humanite.fr

Alors que la pétition contre le projet de casse du code du travail voulu par François Hollande et Manuel Valls a dépassé le million de signatures, un texte collectif de soutien au projet El Khomi a été publié dans le Monde du 5 mars avec 30 signatures. D’une grande médiocrité, l’argumentaire porte, entre autres, la signature de Philippe Aghion, Olivier Blanchard, Pierre Cahuc, Elie Cohen, Augustin Landier et Jean Tirole (photo).

Ils sont 30 dont 25 hommes et 5 femmes. Plus précisément encore, 25 professeurs de grandes écoles et quelques directeurs de recherche. Tous ont un statut professionnel peu concerné par le projet de réforme du code du travail par le projet El Khomri, dont ils disent qu’il s’agit d’une « avancée pour les plus fragile». Car leur souci premier ne serait pas de venir en aide au MEDEF ou au gouvernement de Manuel Valls. Depuis leurs tours d’ivoire respectives, ils nous disent que le chômage «se concentre sur les jeunes et les moins qualifiés. Un chômeur sur quatre a moins de 25 ans ; un sur trois n’a aucun diplôme et 80% n’ont pas dépassé le bac. Ces publics sont les grands perdants d’un marché du travail qui exclut les plus fragiles ou les relègue dans des emplois précaires, tant les entreprises craignent d’embaucher en CDI. Ces inégalités sont insupportables. En réduisant les incertitudes qui entourent le CDI, le projet de loi El Khomri est de nature à changer la donne : c’est avant tout à ces publics défavorisés qu’elle va donner accès à un emploi durable. Une réforme d’ampleur est nécessaire », disent nos 30 experts qui se livrent ensuite à plaidoyer en faveur du patronat et contre le code du travail.

 
Les 30 disent que l’adoption d’une loi voulue par François Hollande et Manuel Valls « est de nature à change la donne». Ils ne disent pas qu’elle la changera. Ils disent aussi prendre la défense des « grands perdants d’un marché du travail qui exclu les plus fragiles ou les relègue dans des emplois précaires ». Mais ces penseurs sont trop éloignés de la réalité économique et sociale de ce pays pour savoir que les « grands perdants » qu’ile voient dans la jeunesse d’aujourd’hui sont souvent les enfants de précédents perdants : ceux et celles qui ont perdu leur emploi industriel ou artisanal ces quarante dernières années pour cause de délocalisation de la production dans des pays où le salaire mensuel d’un ouvrier était inférieur à 100€.
 
J’ai moi-même été ouvrier d’usine de 1965 à 1983, année où j’ai connu une fermeture de site et assisté à la casse d’un outil industriel performant. Tout simplement parce que le coût de la main d’œuvre était nettement plus bas ailleurs. J’ai vu aussi comment des ouvriers et des ouvrières devenaient des gens « en trop », victimes du chômage de longue durée ou amenés à reprendre une nouvelle activité avec un salaire réduite de 40%. Cette désindustrialisation continue encore aujourd’hui selon une étude récente.
 
Dans un entretien accordé à Libération de ce mardi, Philippe Aghion, l’un des 30 signataires du texte publié samedi par le Monde, affirme que « nous vivons dans un monde, celui de la destruction créatrice, dans lequel les entreprises sont amenées à changer souvent de domaine d’activité». Cet argument n’a aucune valeur quand la fermeture d’une usine est motivée par de plus bas coûts de main d’œuvre sur un autre site et souvent dans un autre pays. La fermeture de l’usine Citroën à Aulnay-sous-Bois de relevait pas de la théorie de Schumpeter, puisque le constructeur au losange a continué de fabriquer les mêmes voitures sur d’autres sites. Mais la théorie de la destruction créatrice telle qu’elle fut conceptualisée par l’économiste autrichien Joseph Schumpeter est devenue plus que discutable aujourd’hui. Elle est gourmande en matière première et très émettrice de gaz à effet de serre. Or nous entrons dans le monde de la rareté des matières premières tandis la théorie de la « destruction créatrice » appliquée à l’économie augmente considérablement le bilan carbone de chaque objet produit. Le cerveau obtus de Philippe Aghion n’a pas encore intégré ces données. C’est embêtant pour un professeur d’économie, surtout quand il conseille le président de la République avec le succès que l’on sait sur l’emploi depuis 2012.
 
Dans la même page du Monde daté du 5 mars, les économistes Cédric Durand et Razmig Keucheyan critiquent le projet El Khomi en montrant comment la concurrence par la baisse de la rémunération du travail dans les pays européens nourrit une spirale du déclin qui appauvrit les travailleurs dans toute l’Union européenne. « La seule rationalité de cette politique est une logique nationale de compétitivité selon laquelle les gains économiques ne peuvent se faire qu’au détriment des voisins », écrivent-ils avant d’ajouter un peu plus loin: « Dans ce jeu a somme nulle, il s’agit toujours de reprendre des parts de marché aux autres. Les salariés sont chaque fois perdants, l’embellie passagère ici ou là sabote l’activité ailleurs, tandis que la stagnation économique enkyste un peu plus la région dans son ensemble ».
 
Voilà aussi ce que ne veulent pas voir les 30 esclavagistes signataires de la tribune contigüe dans Le Monde. Pour le coup, nous découvrons aussi qu’un prix Noble d’économie comme l’ancien chef économiste du FMI sont capables de raisonner comme des abrutis pour défendre des causes inavouables. Mais Pierre Gattaz a de quoi être satisfait. Mais c’est peut-être là l’essentiel aux yeux des 30 signataires.
 
 Gérard le Puill
 
Journaliste, auteur de « l’Ecologie peut encore sauver l’économie » une coédition de Pascal Galodé et de l’Humanité
Tag(s) : #JE LUTTE DES CLASSES

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