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23 Juin, 2016 Humanite.fr

 

Alors que les travailleurs, les retraités et les jeunes manifestent une nouvelle vois contre la loi El Khomri, une presse souvent émerveillée vante quotidiennement la création, par de nouvelles plates-formes, de petits boulots précaires tournés vers la livraison à domicile de toutes sortes de colis en un temps record. En oubliant le bilan carbone de ces livraisons et en fermant les yeux sur la nature de ces emplois au statut d’auto-entrepreneurs qui « gagnent » 440€ par mois en moyenne selon une étude de l’INSEE sur l’année 2013. 

Dans quelle société veut-on nous faire vivre au rythme où évolue la loi du marché en quête de profits sur fond de gaspillage permanent ? Dans ce domaine, l’e-commerce n’arrête pas d’innover dans le plus mauvais sens du terme. Il est promu gratuitement par une presse enthousiaste avec des journalistes souvent atteints de myopie. Nous avons le « drive » qui permet de commander ses courses par internet avant d’aller les récupérer aux portes de magasins qui se sont multipliés comme des petits pains en artificialisant beaucoup de terres agricoles dans tout le pays. Mais voilà le « drive » dépassé par la livraison à domicile d’un seul produit en moins d’une heure par Amazon et quelques autres.

Ce produit peut être un kilo d’aubergines ou un flacon de « mort aux rats » mais pas encore une machine à laver le linge, si l’on en croit nos confrères de Libération dans l’édition du 21 juin. Amazon veut quadriller Paris et sa banlieue avec 18.000 produits référencés dans un entrepôt de 4.000 m2 créé cet effet dans le XVIIIème arrondissement de Paris. On se dit alors que construire des logements sociaux sur un terrain de cette superficie aurait été plus judicieux dans une ville capitale qui regorge déjà de surfaces commerciales. D’ailleurs, la mairie de Paris s’inquiète de ce développement anarchique des livraisons à domicile, préjudiciables aux commerces de quartier.

Le 20 juin, cette fois, Les Echos s’enthousiasmaient en titre sur « L’irrésistible ascension des auto-entrepreneurs chez les travailleurs indépendants ». Plus réaliste, le sous-titre nous disait que ces auto-entrepreneurs « vont devenir majoritaires dès 2020 parmi les affiliés au régime social des indépendants. Mais leurs revenus sont très souvent inférieures au SMIC et conduisent à une paupérisation du RSI ». De fait, tout l’article de Solveig Godeluck expliquait la progression chiffrée de ce statut par lequel on devine que beaucoup de gens cherchent à sortir du chômage. Sept ans après la création de ce statut par le gouvernement Fillon, notre pays compte 1, 1 million d’auto-entrepreneurs, soit 39% des cotisants au régime social des indépendants (RSI). Mais, nous disent Les Echos, « 90% d’entre eux gagnent moins que le SMIC alors que, chez les autres travailleurs indépendants, seuls 40% restent en dessous de ce seuil ».

D’ailleurs, le revenu annuel moyen de ces entrepreneurs de type nouveau n’était que de 4.900€ en 2014. Ce qui conduit Stéphane Seiller, directeur général du RSI, à dire que « les revenus de 60% de nos affiliés (auto-entrepreneurs et autres travailleurs indépendants compris) sont inférieurs au SMIC et les trois quarts sont des entrepreneurs isolés, sans salariés à leur côtés. Or on leur demande de payer leurs cotisations au premier euro avec un taux de prélèvement de 45% de leur revenu net...». Pas étonnant que le nombre de bénéficiaire de la Couverture maladie universelle complémentaire –CMU-C) progresse de 10% par an chez ces auto-entrepreneurs.

Cette précarité des auto-entrepreneurs est confirmée par une étude de l’INSEE publiable depuis hier soir et portant sur l’année 2013. Elle nous dit que cette année là « les auto-entrepreneurs ont retiré en moyenne 440 euros mensuels de leur activité». La même année, les non salariés hors agriculture étaient 2,7 millions. Ce chiffre englobait à la fois, les médecins, les dentistes, les pharmaciens, les artisans et commerçants à leur compte ou en gérance. Les auto-entrepreneurs étaient alors 682.000, contre 588.000 fin 2012 et 180.000 fin 2009.

Alors que le nombre d’auto-entrepreneurs ne cesse d’augmenter, on imagine que leurs revenus n’ont guère progressé puisqu’en 2014 ils gagnaient déjà 32€ de moins par mois qu’en 2013. Car ils sont aussi auto-entrepreneurs les nouveaux esclaves qui, à vélo ou en scooter, livrent des pizzas et des plats préparés dans des milliers de foyers chaque soir durant l’euro de football comme ils le feront encore dans quelques semaines pendant les Jeux Olympiques. Le Monde du 19 juin leur a consacré un article enthousiaste dans lequel un besogneux de la pédale confie : « Cela me fait un petit SMIC en roulant entre quatre à huit heures par jour, 6 jours par semaine ». Pas étonnant qu’un pédaleur sur cinq abandonne le métier chaque mois dans ces conditions.

Ainsi fonctionne l’esclavage au XXIème siècle chez Amazon, Deliveroo , Take Eat Rasy, Just Eat, Foodora , Tock Tock Tock et autres Allo Resto. Ces sociétés de livraisons se multiplient en tirant vers le bas les conditions de travail de leurs employés au statut d’auto-entrepreneur payé à la course. Il leur faut crapahuter toujours plus pour gagner quelques sous comme l’indique l’un de leurs exploiteurs dans le Monde. « Nous avons, dit-il, ouvert de nouveaux créneaux horaires à disposition des livreurs. Nous recevons un maximum de commandes quand personne ne souhaite vraiment sortir. Quand il pleut, le samedi soir ou lorsque l’équipe de France de football joue, par exemple ».

Jadis, les gens de maison n’étaient guère payés au service des nobles et des bourgeois. Mais ils étaient nourris, logés et blanchis comme on disait à l’époque. Aujourd’hui, des auto-entrepreneurs remplissent un peu la même fonction en pédalant pour permettre à certains citoyens de bénéficier de « services » à domicile. Ils moins bien traités que les gens de maison d’antan. Leurs conditions de vie et de travail résultent du nouveau rapport de classe dont ils sont victime. Alors, au moment du match de foot, mieux vaut donc sortir la pizza du frigo ou du congélateur plutôt que d’être client de Deliverro et consorts. 

Et n’oublions pas que le principal objectif de la Loi El khomri est aussi d’accentuer ce processus de précarisation du travail. 

 

Gérard Le Puill 

Tag(s) : #SOCIETE

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