Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

 

"Voyage en Barbarie", lettre à mon père: par Valentine Goby - quand l'écrivaine raconte magnifiquement ce qui fait le caractère exceptionnel de la Fête de l'Humanité tout en réglant des comptes avec son père

L'Humanité Mardi, 13 Septembre, 2016

Par Valentine Goby écrivaine

 

Depuis le village provençal et les champs de fleurs de mon enfance, on ne tolérait les communistes que caricaturés par Thierry Le Luron et le Bébête show – tu te souviens papa ?

Le rituel candidat PCF à la mairie de Grasse s’appelait Vassallo, hélas. 1981 sonnait comme une catastrophe, j’avais 7 ans, on s’était étonné que les chars russes n’entrent pas dans Paris. Georges Marchais parlait trop fort, les cheveux des communistes étaient longs et gras, les manifs sentaient la merguez – moi, j’étais fille de parfumeur, j’étais soûlée d’essences pures rapportées de l’usine et de pépiements d’oiseaux. Le Journal de Mickey m’était autorisé, avec ses porte-clés clignotant sous blister, Pif Gadget non, trop vulgaire, comme étaient trop vulgaires Coluche et Serge Gainsbourg. Ma tête de 19 ans, apparue un soir dans le JT de France 2 barrée d’un autocollant du syndicat étudiant AGE-Unef, a dû te faire l’effet d’une mauvaise blague, papa. Mes oncles, puisque ce sont les hommes qui chez nous parlaient politique, soutenaient qu’à Sciences-Po on me retournait le cerveau – repaire de gauchistes, entendais-je –, et ce n’était pas faux, ce qui dans leur langage signifiait bobos intellos ou ploucs sans culture, et plus d’une fois j’ai quitté mâchoires serrées le repas familial.

J’imagine que « Fête de l’Huma » évoquait pour eux, pour toi peut-être, quelque chose d’un repère de barbares, version allégée de l’homme au couteau entre les dents. Des barbares, autrement dit des étrangers – disant ce mot, on oublie qu’on désigne aussi la norme qui nous retient.

C’est la littérature qui m’a conduite à La Courneuve. Les livres d’histoire de mon enfance m’avaient ouverte au roman social, naturaliste des Zola et Hugo, c’est dans leurs pas romantiques que j’ai voulu écrire pour être soulevée de terre. Je suis entrée à la Fête de l’Huma par le village du livre. Thomas est là aussi, mon ami d’enfance, son père et toi avez traversé 68 reclus dans votre chambre de la rue Champollion, après avoir assisté, te faisant passer pour un ouvrier, aux débats affligeants, dis-tu, de la Sorbonne. Vous êtes la frontière transgressée.

Tu avais raison, papa, la Fête de l’Huma est saturée de drapeaux rouges, de slogans radicaux anticapitalistes, des haut-parleurs scandent fort les chiffres des inégalités dans le monde, et des militants t’arrêtent aux carrefours : « Tu n’as pas encore ta carte ? » – au Parti bien sûr – ; non, je ne suis pas communiste. Ça sent la bière, la saucisse grillée, l’herbe à fumer, la sueur de milliers de corps debout depuis des heures sous le franc soleil après avoir dansé, chanté, peu dormi. Les musiques s’entrechoquent, te vrillent les tympans, ta voix casse pour les vaincre.

Toi qui as fait le tour de la Terre pour trouver des plantes à parfum, parcouru 70 pays en 40 ans, tu pourrais comme moi au village du monde traverser la planète le temps d’un repas et pour quelques sous : La Réunion et son rhum arrangé, la Chine du porc au caramel, la Palestine au goût de miel via le Marocet sa soupe harira. Sinon, tous les terroirs sont disponibles, leurs vins, leurs accents, huîtres, pâtés, homard grillé et pommes de terre sous la cendre, tartiflette, cacasse à cul nu et même, en cas de nostalgie, juré : un aïoli. Je pense avec tristesse à ces parcs de répliques miniatures à Las Vegas ou à Shenzhen, d’où on saisit d’un seul regard tour Eiffel, pyramides de Gizeh, Taj Mahal, Angkor Vat et chutes du Niagara habités par personne, pauvres de leur silence, de leur immobilité, de leur absence de sueur. Ici, à La Courneuve, on ne voit pas le monde en petit, papa, mais un pays en grand.

Il y a un cirque et une scène de contes pour enfants, des concerts rock et des matchs de rugby-fauteuil, du tir à l’arc, des boutiques éphémères de chapeaux, de vêtements africains, une agora géante pour les débats mais tous les stands en bruissent, basse continue et vivante, ça parle travail, écologie, culture, agriculture, éducation. Tu peux dormir sur des coussins fatboys, danser la samba, trouver une mutuelle, dialoguer avec des féministes d’OLF, des adeptes du naturisme, des libraires, des éditeurs d’art et delittérature, toucher un robot prototype d’aide à la personne, t’initier à l’espéranto, adhérer au Secours populaire, accompagner en photos le périple de réfugiés syriens, découvrir l’imprimerie de Tremblay et le rucher-école de Montreuil ou l’écrivain-aventurier Jack London – le bordel quoi, je t’entends déjà. Ce n’est pas la fête des barbares mais de la parole, le barbare étymologique c’est l’homme qui ne parle pas ta langue, ici elle circule et enfle, se heurte, vibrante, épuisante, refuse toute fatalité et c’est sa grandeur, même quand elle échoue ; c’est le vrai matériau de la Fête, le plus pauvre et le plus dense. Et toi la tchatche, papa, ça te connaît.

Tu aurais j’en suis sûre, comme moi, aimé les colliers d’Elsa Triolet exposés dans la halle Léo-Ferré, d’ordinaire conservés – le découvrir confère soudain à ce lieu éprouvé une grâce inattendue – par la ville de Saint-Étienne-du-Rouvray. Des colliers en cachets d’aspirine, paille et bandes de carton, perles de verre, cuir frangé, anneaux pour harnais de chevaux, pâte à papier enduite de nacre à défaut de coquillages réels, boules de cotillon en coton compressé, catadioptres de vélo recyclés, « ces joyaux faits de rien sous tes doigts orpailleurs / Ces cailloux qui semblaient des fleurs », écrivait Aragon, avec des mots qu’on poserait sur des cadeaux d’enfants pour la fête des Mères, et qui désignent ici des splendeurs prisées par les maisons Poiret et Schiaparelli – je pense, forcément, parce qu’ils ont peuplé un de mes romans, à ces bijoux faits de bois, de mie de pain et de pièces électriques volées aux usines Siemens par les déportées de Ravensbrück. Bijoux « impondérables », disait Elsa Triolet, parce qu’ils défient la pesanteur, tel ce collier en crin blanc, « de neige et de rêve ». Elle n’avait pas d’argent, et voulait les valises de bijoux légères aux bras d’Aragon, qui les vendait à l’autre bout de Paris, ou du monde. Matériaux pauvres et qui résistent, ce qui fait leur noblesse, se tordent, s’altèrent, exigent un travail qui les complexifie, les enrichit, deviennent beaux de ce travail.

On a fait ça, enfants, tu te souviens ? Maman gardait les boîtes de Vache qui rit, les cartons à chaussures, les bouts de laine cardée rescapés de son métier à tisser. La maison était belle, l’oliveraie immense. Mais nos palais étaient cabanes, notre piscine un jet d’eau. On ne trichait pas : on avait de l’imagination. On jouait aux alchimistes, aux orpailleurs, vous trouviez ça génial. C’est exactement ce que je comprends de cette Fête de l’Huma, papa, elle résiste, elle enchante à partir de rien, une chanson, un plat chaud, des paroles en suspension dans l’air dont on fait des poèmes et des armes, choses simples, gratuites et pourtant sans prix, dont naissent de la complexité, de la beauté ; comme de pétales de fleurs, de mousses et d’écorces naissent des parfums.

Peut-être bien que tu es un barbare.

 

Valentine Goby

 

 

Tag(s) : #TRIBUNE LIBRE

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :