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ENTRETIEN RÉALISÉ PAR PIERRE-HENRI LAB, AVEC YANNI BENCHALLAL
Dimanche, 25 Juin, 2017
Humanité Dimanche

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR PIERRE-HENRI LAB, AVEC YANNI BENCHALLAL Dimanche, 25 Juin, 2017 Humanité Dimanche

Le secrétaire général de la CGT estime que le président de la République veut gérer la France comme une entreprise et l'accuse de vouloir museler les syndicats en les privant de leur prérogative de négociation. Il encourage les militants à aller à la rencontre des salariés. Un rassemblement est organisé le 27 juin près de l'Assemblée pour l'ouverture de la nouvelle législature (1).

HD. Le président de la République, qui veut légiférer par ordonnances sur le Code du travail, vient d'obtenir une large majorité à l'Assemblée nationale. Dans ce contexte, comment la CGT peut-elle parvenir à faire entendre la voix des salariés ?
 

 

 

Philippe Martinez. À ces élections législatives, comme à la présidentielle, il n'y a pas de vote d'adhésion. Le niveau record de l'abstention, encore 57 % au second tour, montre que beaucoup de députés, y compris de la majorité présidentielle, ont été élus par défaut. Plus de 60 % des personnes interrogées rejettent l'idée d'une réforme du Code du travail telle qu'on en connaît aujourd'hui les contours. J'invite le président à être humble et prudent et à ne pas considérer que, parce qu'il a été élu et qu'il dispose d'une majorité, il peut faire ce qu'il veut sans discussion.
Le gouvernement espère parvenir à ses fins avant la fin de l'été. Il met en avant la lutte contre le chômage, première préoccupation des Français. Depuis deux ans maintenant que dure le débat sur le droit du travail, tout le monde, hormis quelques farfelus, s'accorde pour dire que celui-ci n'est pour rien dans le chômage. Ce qui est en jeu, c'est une transformation de la relation au travail et à l'emploi des salariés et des travailleurs en général. Le gouvernement veut modifier profondément le contrat de travail. C'est l'idée défendue par Emmanuel Macron et les libéraux selon laquelle il vaut mieux un petit boulot que pas de boulot du tout. Cela peut permettre sans doute d'inverser la courbe du chômage, mais à quel prix ? Peut-on vivre en travaillant 3 heures par mois ? La lutte contre le chômage n'est qu'un prétexte pour mettre en oeuvre des mesures de précarité qui existent déjà au Royaume-Uni ou en Allemagne. En Italie, on va même jusqu'à distribuer des coupons d'une heure de travail aux chômeurs afin de les sortir des statistiques.
 
HD. Les ordonnances sont aussi un moyen de vous prendre de vitesse...
P. M. Emmanuel Macron est par-venu à faire exploser le cadre politique et les partis traditionnels. Les syndicats, dont la CGT, sont le seul obstacle qu'il peut rencontrer. Il va donc s'y attaquer. Le référendum d'entreprise, que nous avons combattu, pourra être convoqué à l'initiative de l'employeur sans même l'aval d'un syndicat minoritaire. Le bruit court qu'il réfléchit aussi à donner la possibilité aux comités d'entreprise de négocier des accords. Cela permettra au patronat de contourner les syndicats en suscitant des listes de candidats « libres » aux élections professionnelles. C'est une violation de la réglementation internationale. La négociation appartient aux organisations syndicales.
 
HD. La fusion des institutions représentatives, une mutation forcée du syndicalisme ?
P. M. Emmanuel Macron ne veut pas transformer le syndicalisme. Il veut l'écarter du processus du dialogue social sous le prétexte fallacieux que, en raison de la faiblesse du nombre d'adhérents, les syndicats ne seraient plus représentatifs. C'est ridicule. Quand 57 % des électeurs ne sont pas allés voter au second tour des législatives, on voit qui a un problème de représentativité. Le chef de l'État tente un coup de force contre la démocratie sociale. Il veut écarter les syndicats au profit d'une pseudo-société civile. La composition du groupe LREM nous donne un aperçu de ce qu'est cette « société civile ». Pas d'ouvriers et peu d'employés, elle est essentiellement composée de patrons, de professions libérales ou de cadres supérieurs. Quant au pseudo-renouvellement, beaucoup des élus ont été attachés parlementaires. Et Macron en est la parfaite incarnation. On peut être jeune et avoir de très vieilles idées.
 
HD. L'interdiction que vous fait le gouvernement de ne pas divulguer le peu d'informations qu'il vous donne sur son projet n'est donc pas anecdotique ?
P. M. Non. C'est choquant mais classique dans une entreprise où la loi subordonne toujours plus la question sociale aux questions financières. C'est flagrant dans les conseils d'administration où un devoir de réserve est imposé aux administrateurs salariés sous peine de commettre un délit. Emmanuel Macron se comporte comme un chef d'entreprise qui veut museler les organisations syndicales. Le syndicalisme qu'il tolère est un syndicalisme d'experts, qui se retrouvent pour discuter dans l'entre-soi de salons feutrés.
 
HD. Comment la CGT peut mettre en échec le gouvernement ?
P. M. En allant à la rencontre des salariés et en leur proposant très rapidement des mobilisations. Vendredi 16 juin, j'étais aux côtés des salariés en lutte de GM&S (entreprise creusoise, lire page 14). Il est évident que leur première préoccupation est de maintenir leur outil de travail et leurs emplois. Les agents d'EDF et de la SNCF s'inquiètent des menaces sur leur statut. Nous devons faire converger l'ensemble de ces préoccupations pour réussir dès ce mois-ci des mobilisations comme le rassemblement du 27 juin organisé à Paris, à l'occasion de l'installation de la nouvelle Assemblée nationale. En juillet, un 8 pages sera distribué aux spectateurs du Tour de France et nous allons nous appuyer sur notre caravane des saisonniers. Il s'agit de préparer et de réussir un très grand rendez-vous de mobilisation à la rentrée.
 
HD. Quel bilan tirez-vous de la mobilisation contre la loi El Khomri ?
P. M. Elle confirme ce que nous savons déjà. On peut lancer des pétitions, on peut avoir une forte mobilisation. Mais, si on ne persuade pas la majorité des salariés de passer à l'action, on ne peut pas faire reculer un gouvernement ou une direction d'entreprise. Il y a trop d'exemples où ce sont les salariés qui viennent nous chercher. Aller à la rencontre des salariés est un passage obligé. Souvent, ils s'étonnent que nous venions les voir.
Il faut changer ce rapport-là. Les syndicalistes sont des salariés à part entière. Leur présence aux côtés des autres doit être perçue comme naturelle.
 
HD. Des différences d'appréciations existent entre les syndicats. FO estime par exemple que la concertation est réelle. Qu'en est-il de l'unité syndicale ?
P. M. Je suis toujours optimiste. L'unité syndicale est une nécessité. C'est indispensable pour donner confiance aux salariés. Après, chacun a son appréciation à ce stade de la discussion. Sur le fond, je n'ai pas l'impression que la position de FO soit changée par rapport à l'an passé. Je note d'ailleurs que la dernière déclaration de leur instance dirigeante n'écarte pas la possibilité de se mobiliser. Ce que nous souhaitons maintenant, c'est que cette unité se formalise rapidement.
 
HD. Justement, que dire à un salarié qui doute de l'efficacité de la mobilisation ?
P. M. La mobilisation est efficace quand on est nombreux. L'an dernier, la mobilisation était importante mais pas suffisante. Parce que nous avons les deux pieds dans la réalité du monde du travail, nous savons que ce n'est pas aisé. L'éclatement du monde du travail, l'isolement des chômeurs et des précaires compliquent la mobilisation. Et, quand on a un travail, il y a la peur de se faire remarquer. Jamais la répression n'a été aussi forte. Chez PSA, il y a eu 48 mises à pied en quelques mois. Le délégué syndical de Poissy, Farid Borsali, fait l'objet d'une procédure disciplinaire infondée. Je comprends la peur des salariés, mais la peur n'évite pas le danger. Se mobiliser collectivement, c'est plus efficace et c'est protecteur.
 
HD. Vous avez récemment assisté à la conférence de l'Organisation internationale du travail (OIT). Qu'en retenez-vous ?
P. M. J'ai été marqué par l'intérêt etla préoccupation des syndicalistes du monde entier pour ce qui se passe en France. Partout dans le monde, les syndicalistes se battent pour obtenir des garanties et des droits collectifs. Que la France, qui fut à l'initiative avec d'autres de la création de l'OIT et qui passe pour avoir une législation du travail des plus protectrices, soit à l'origine de la remise en cause des garanties collectives les inquiète. Ils craignent que l'absence de droits collectifs devienne la norme. Cela ternit l'image de notre pays.
 
(1) Mardi 27 juin, à 12 heures, place des invalides, à l'appel de l'urif CGt, Fo Île-de-France, Fsu, solidaires et unef.

 

 

Tag(s) : #AGIR AVEC LE PCF

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