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Un article du blog d'André Chassaigne

 

Fort habilement,  pour que le rideau ne s’entrouvre pas, le maître des horloges se doit d’amuser le chaland. Il lui faut pour cela une mise en scène de circonstance. Quoi de mieux que de se construire un personnage de Commedia dell’arte : habile manipulateur, un brin provocateur… mais déterminé, impressionnant par sa force de caractère et sa puissance d’action. Puis un scénario très simple, au premier degré. Une muleta que l’on agite pour animer le bon peuple et canaliser son énergie : pour exemple, la réduction à 80 km/h de la vitesse sur les routes départementales. Un sujet facile à traiter : quelques tirades bien amenées sur les conséquences supposées de la vitesse à 90 km/h ; la culpabilisation des galeux obligés de faire des dizaines de kilomètres pour se rendre à leur travail ou accéder aux services de première nécessité ; quelques images en fond de scène sur ces accidents mortels qui seraient l’apanage des routes de campagne. Tous les artifices pour déclencher une colère saine de ces ruraux qui se sentent aussi impuissants que méprisés. C’est ainsi que le spectacle a fait l’ouverture du 20 h de France 2 le jour même où le Premier Ministre annonçait une réforme de nos institutions qui portera un coup fatal à la démocratie de proximité.

Derrière le rideau de fumée, en habile bateleur, le maître des horloges occulte ainsi la terrible réalité des multiples mesures qui sont autant d’attaques contre un peuple qu’il faut anesthésier : hausse des prix des carburants, du forfait hospitalier, de la CSG, des péages autoroutiers, suppression des contrats aidés, de classes, de services déconcentrés de l’Etat, de services publics, de lignes ferroviaires… autant de coups qui viennent s’ajouter aux attaques incessantes que connaissent nos territoires et leur population depuis 30 ans. Avec les habitants des quartiers les plus populaires, les ruraux sont au cœur de cette violence. Aussi faut-il cacher, par quelques jeux de scène, que ces dispositions portent une vraie cohérence idéologique : celle d’un néolibéralisme entièrement mobilisé en faveur de la concentration sociale et territoriale des richesses. A ce titre, les réformes territoriales conduites ces dernières années avec la fusion des régions, la création des métropoles et de vastes intercommunalités servent aujourd’hui de réceptacle institutionnel à des mesures de creusement des inégalités territoriales présentées comme « allant de soi ». On ne compte plus les déclarations des ministres, des cabinets ministériels et des services déconcentrés de l’Etat qui s’appuient sur un nouveau sens commun territorial : l’échelle communale ne peut plus « fonctionner », elle ne peut plus créer de la richesse sans « pilotage » des métropoles, incapable qu’elle est de raisonner, d’agir et de faire société en dehors de la feuille de route technocratique libérale.

 
 De ce fait, les souffrances de la vraie vie des ruraux en matière d’accès aux services les plus élémentaires, avec les surcoûts et les privations qui en découlent, ne sont plus traitées qu’au travers du prisme de l’efficacité et d’une échelle d’intervention à revoir. La discrimination territoriale qui s’exerce sur les habitants des ruralités est comme par magie transformée en inadaptation quasi-naturelle, justifiant toutes les politiques publiques et tous les discours de l’Etat. Peu importe que les choix de gestion qui en découlent soient contraires aux principes mêmes de solidarité de notre République sociale. Peu importe qu’ils alimentent le terreau fertile du repli des consciences et des rejets. Peu importe… pourvu qu’il y ait l’ivresse de « l’efficacité » et de la « compétitivité » ! Entre le constat d’inégalités territoriales de plus en plus criantes (comme dans la dernière étude rendue en 2016 par France Stratégie (1)) et la réponse politique à ce constat (2) , on ne se cache même plus : la seule potion réside dans le dogme du toujours plus aux métropoles au détriment des espaces périphériques. Le parallèle est frappant avec la politique économique conduite pour donner tous les leviers d’évitement fiscal aux groupes transnationaux et aux plus grandes fortunes, les fameux « premiers de cordée ». La théorie du « ruissellement métropolitain » n’est pas très loin.


 L’autre pendant de cette politique de punition rurale et périurbaine réside dans la décrédibilisation des femmes et des hommes qui font le choix de vivre dans les espaces ruraux. C’est leur capacité même à gérer au mieux et au plus près du terrain l’intérêt des populations de ces territoires qui est en cause. Il n’est d’ailleurs qu’à tendre un peu l’oreille dans les couloirs des commissions et cabinets ministériels, des préfectures et métropoles pour comprendre que l’offensive politique à l’encontre de la ruralité et des zones périurbaines est aussi une guerre des mots. La dévalorisation de l’engagement citoyen et politique local est réelle. Cette « façon de parler » de la ruralité n’est autre qu’une contestation du choix de vivre en ruralité, considéré comme une aberration. Et la capacité d’imposer cette idéologie est d’autant plus forte que l’est la capacité à forger dans l’inconscient des ruraux et de leurs représentants un consentement au renoncement et à l’accompagnement « nécessaire » des mesures qui leur sont les plus hostiles. L’exemple le plus concret tient sans doute dans des formules largement partagées, et que l’on peut juger anodines et banales si l’on ne fait pas l’effort de les analyser : « il faudra bien y passer », « de toute façon », « c’est comme ça »… Autant de formules qui peuvent s’appliquer indistinctement à l’annonce de la suppression d’une classe, d’une école ou d’un collège, à la baisse de dotations, au transfert d’une compétence ou d’un service municipal, à la hausse du prix des carburants ou d’un péage autoroutier, à la dégradation de l’offre de transport public...

 
 Un autre argument défensif face aux demandes de prise en considération des difficultés vécues par la ruralité revient de plus en plus souvent : « il ne faut pas opposer rural et urbain ». Cette simple sentence justifierait la non dénonciation et l’acceptation des politiques imposées. Mais dans la réalité, cet argument de « bon sens » sert avant tout à stériliser toute construction d’un vrai champ de résistance de la ruralité et de ses habitants aux logiques du système capitaliste dont la raison d’être est l’accaparement privé et la concentration des richesses. De tels arguments, dénués de tout lien avec les attentes réelles des ruraux qui ne demandent jamais de déshabiller « l’urbain » pour habiller « le rural », servent objectivement à diluer le rapport de force collectif qui pourrait naître.

 
 La grande difficulté que nous éprouvons dans la résistance à ces attaques tous azimuts tient dans le fait que le « monde rural », la population et la grande majorité de ses représentants ne saisissent pas suffisamment les fondements idéologiques qui sous-tendent les mesures autoritaires et austéritaires dont ils sont victimes. Aussi n’est pas perçu le fait qu’il s’agit de la simple  mise en application d’une idéologie, le néolibéralisme, qui a intégré dans son programme politique le principe d’une concurrence internationale et métropolitaine comme un objet de rationalisation territoriale du capitalisme. Aussi, nous faut-il expliquer sans relâche pourquoi la théorie libérale combat systématiquement et méthodiquement une dépense qu’elle considère comme inutile : les moyens nécessaires au développement endogène des territoires pour relocaliser des activités et pour assurer une égalité réelle des citoyens en matière de droits et d’accès aux services publics, aux soins, à l’éducation, à l’offre de transports… Il nous faut le dire et le redire : le vaste « plan d’ajustement territorial » qui est appliqué à notre pays (comme à d’autres précédemment !) ne vise en réalité qu’à répondre à des objectifs de rentabilité et de concentration des richesses.

 
 Même si nous devons admettre que la conversion spectaculaire de l’action publique territoriale à ces objectifs est d’ores et déjà un fait, il est encore temps de lever le rideau pour que se développent les résistances et s’ouvrent des perspectives d’avenir renouvelées à partir des luttes du quotidien. Certes, comme le disait fort justement le dramaturge allemand Bertolt Brecht : « Celui qui lutte peut perdre ». Mais il ajoutait toujours : « Celui qui renonce a déjà perdu ».

André Chassaigne


(1) Voir notamment la « Note d’analyse de France Stratégie du 7 juillet 2016 – 2017/2027 :

et inégalités territoriales » : « Les 15 aires urbaines de plus de 500.000 habitants concentrent 40% de la population, 55% de la masse salariale, plus de 50% de l'activité économique, deux tiers des étudiants. Le PIB par habitant y est en moyenne 50% plus élevé que dans le reste du pays. C'est aussi dans ces métropoles que 75% de la croissance s'est concentrée entre 2000 et 2010, ainsi que plus de 70% des créations nettes d'emplois entre 2007 et 2014. » Mais une analyse encore plus fine démontrerait que seules quelques communes et quartiers spécialisés des zones urbaines concentrent l’essentiel des richesses créées.  

(2) Pour le commissaire général de France Stratégie, Jean Pisani-Ferry : « il faut miser sur la dynamique de métropolisation, on n’a pas le choix, même si elle est douloureuse pour les territoires ». La note d’analyse de France Stratégie du 7 juillet 2016 intitulé « 2017/2027 : dynamiques et inégalités territoriales » est on ne peut plus claire : « La politique traditionnelle d’aménagement du territoire a longtemps visé à redynamiser par l’investissement les territoires en déclin. Or, les évolutions économiques récentes amènent à repenser cette orientation. […] Dans un contexte de rareté budgétaire, un choix d’allocation géographique des investissements publics est nécessaire. »

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