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Retranscription du discours de P.L professeur de collège lors de la fête de Rouge Cerise.

Quand on m’a demandé de faire un discours sur les actions menées dans l’éducation, je vous avoue que j’ai eu un moment d’hésitation, tellement le sujet me paraît difficile à présenter.

Parler des luttes syndicales dans les établissements scolaires, n’est pas chose facile, mais je pense que malgré ma modeste expérience, cet exercice de réflexion n’a pas été inutile pour moi,et j’espère que mon ami et ancien collègue Roger Martin, avec qui j’ai été collègue pendant presque 13 ans, se retrouvera dans mes propos.

Mon intervention se bornera à quelques exemples et quelques pistes de réflexions.

Né en mai 68 (presque sur les barricades finalement!), je suis un enfant de l’école laïque et républicaine. Cette école m’a permis de faire des études et de trouver ma voie, en tout cas de me construire, c’est à dire avoir accès à une culture variée et humaniste. De famille modeste ( un père maçon et une mère aide familiale) l’école, même dans un quartier difficile, où toutes les communautés déjà se retrouvaient, était une main tendue à l’intégration sociale.

Je ne vais pas vous faire ici, l’histoire de l’éducation, mais il est impressionnant de constater qu’entre mes débuts en 1992 et aujourd’hui, les conditions de travail des élèves et des professeurs ont changé.

A cela on nous répond souvent que la société a changé et qu’il faut changer avec elle, mais pour quel changement ? Le changement doit être au service des hommes. Et comme ce qui évolue est forcement meilleur, le vocabulaire change avec car les réformes doivent paraître modernes. Ainsi à chaque réforme empilées les unes après les autres, construites très souvent par des personnes déconnectées de la réalité de la classe, on nous explique que nous fonctionnaires, on ne comprend pas assez, qu’on a besoin de nous expliquer comme des enfants et que c’est nouveau donc forcément mieux qu’avant. Le professeur, qui plus est, syndiqué est considéré comme un opposant systématique, bête et borné.

Alors, selon chacun, on applique un peu, certains beaucoup, croyant être bien vu, et d’autres pas du tout. Quand parfois une expérience pédagogique originale commence à faire ses preuves et que les collègues réticents commencent à l’adopter, on apprend avec stupeur qu’il faut arrêter ou faire autre chose, car les sciences de l’éducation en ont décidé ainsi, ou le nouveau ministre. C’est là où l’on constate le rôle essentiel de la concertation, des discussions entre collègues, non pour appliquer, mais être capable de réfléchir, prendre le temps de comprendre ce que l’on veut nous faire faire. Beaucoup de collègues, même sincères et sérieux s’interdisent de réfléchir, oublient qu’ils ont une liberté de construire leur cours, même si cela ne plaît pas à leur inspecteur ou à leur chef d’établissement. Ils s’accrochent à cette phrase martelée par l’inspection pour nous infantiliser : dans fonctionnaire, il y a fonction, donc appliquer ce que l’on demande de faire. Certes, nous pouvons être fier de servir l’État et les Français, comme tout service public, mais à quel prix ? Notre liberté pédagogique dérange, une fois la porte de la classe fermée, les ministres aimerait mieux contrôler notre enseignement, nous demander des comptes et fabriquer une école de la performance, calculable, quantifiable. Or l’éducation, malgré les notes et les barèmes, doit apporter bien plus aux enfants futurs citoyens que des statistiques.

La fonction publique a commencé à évoluer vers le monde néo-libéral de la performance, magnifique machine à écraser les hommes. Les gouvernements à partir de Darcos, puis ceux de Sarkozy et Hollande, ont suivi les idées conservatrices, où l’on veut transformer l’école en entreprise.

Comme pour la SNCF, l’école mieux gérée sera une école, où seront ciblé les besoins de chacun, où certaines matières deviendront inutiles pour les jeunes qui se destinent à certains métiers. Les arguments ressassés en boucle dans certains médias, porte-parole de la cause du capitalisme, sont que nos élèves sont en retard par rapport à nos voisins européens, nordiques, anglo-saxons. Nous serions de mauvais professeurs, avec de mauvaises méthodes : une découverte incroyable! Or, on s’attendait tous à entendre que des moyens supplémentaires seraient accordés, des classes dédoublées, des élèves travaillant en petits effectifs comme en Suède, des professeurs remplaçants recrutés par le rectorat, une revalorisation de nos salaires gelés depuis 7 ans, pour rendre notre métier plus attractif ( ce qui n’est plus le cas du tout), des équipements pédagogiques à la hauteur de l’évolution de la société, bref nous nous mimes à rêver: enfin nos dirigeants de Paris ou de Bruxelles, avaient compris l’urgence d’une éducation adaptée, motivante pour tous ! Ils avaient enfin compris, eux les ministres spécialistes des problèmes économiques, que l’éducation est un trésor, un investissement pour l’avenir de nos enfants, donc de notre pays.

Et bien non, pas du tout, idéalistes de gauche que nous sommes! Les fonctionnaires sont non seulement des moutons, mais ils ne voient pas plus loin que leur bureau, on n’avait rien compris, l’école du futur, c’est la performance sans les moyens.

Alors, on nous dit: bien sûr on peut travailler mieux avec plus d’élèves, on peut aller au-delà de 30, différenciez, tutorez,coopérez, faite une progression spiralaire, des collègues me regardent: c’est quoi spiralaire?, laisse tomber, leur dis-je: c’est faire pareil mais différemment.

Évidement les techniciens sont là pour nous expliquer, il faut cocher pendant 2 heures des cases de compétences type loto-casino-bourse pour comprendre que l’élève est de niveau moyen. Les tableaux de couleurs sont magnifiques, le chef est content, l’inspecteur rassuré, les parents ne comprennent rien et les élèves de retour en classe, même les plus faibles nous disent attristés: vous, vous utilisez des notes au moins ? On fait des heures de réunions pour nous expliquer que pour aider les élèves il faut être bienveillant en leur donnant le brevet, que le redoublement est inutile, que la voie professionnelle n’existe plus que dans le privé, qu’il est inutile de noter le français dans les copies, que les enfants ont tous des dossiers médicaux psychologiques donnant droit à des bonus et que nos cours doivent être en ligne. Un ordinateur peut cocher une case, un professeur virtuel peut exister, Mélenchon l’a bien fait. Mort du métier, pas encore, mais les progrès libéraux préparent très bien le futur.

L’Education n’est plus nationale, certains en doutent ? Pourtant la politique de casse de ce service public est en cours.

Parmi les méthodes de liquidation de l’éducation nationale, il y en a une qui fait ses preuves partout, le mot autonomie. Derrière ce mot, soit-disant opposé au centralisme, se cache la gestion comptable de l’éducation. l’autonomie serait une liberté, la liberté pour les établissements de gérer la pénurie des moyens. Les chefs le savent, ils ont bien compris le leurre, mais souvent se taisent. L’autonomie, c’est donner une enveloppe de moyens chaque année en diminution, une enveloppe qui ne couvre plus les moyens nécessaires aux enseignements fondamentaux.

Autonomie de supprimer des disciplines, esprit de rentabilité, totalement éloignée de la philosophie de l’enseignement. Les établissements sont des entreprises, on rempli des objectifs à atteindre, des compétences souhaitées, des parcours sur mesure pour les élèves, on passe plus de temps en bilans creux, à remplir des grilles qui ne servent à rien, à échafauder des projets sans moyen, qu’à enseigner et aider les élèves en difficulté.

On veut nous expliquer, comme pour l’hôpital, que la solution ce n’est pas le financement, mais juste un problème d’organisation.

Oui, l’argent est mal utilisé, les classes à petits effectifs, les heures de soutien scolaire, le pré-apprentissage pour les décrocheurs sont devenus du jour au lendemain des idées peu intéressantes car en réalité trop coûteuses. Je me souviens de ce chef d’établissement qui me demandait des preuves de l’utilité de ces actions. Pour répondre aux demandes budgétaires de Bruxelles, on a mis en place sous Sarkozy, acté ensuite par Hollande, la possibilité de diminuer le nombre de fonctionnaires non remplacés, augmentant les heures supplémentaires pour ne pas créer d’emploi et envoyant les collègues sur plusieurs établissements au détriment de l’enseignement et donc des enfants. Je me souviens de ce chef à qui je faisais remarquer ces aberrations en conseil d’administration qui me répondit :  «  ce que vous dites est syndical ! » Oui et alors ? Le syndicalisme ne défend pas l’humain ? Les liens sociaux ne sont que calculs ?

Étrange vision du monde pour une personne qui s’interdisait de réfléchir, pressée d’obtenir une promotion, toujours prête à trouver la dernière réforme géniale. En réalité, elle ne pensait rien, elle appliquait scrupuleusement les ordres de sa hiérarchie.

Voilà, je ne voudrais pas que vous croyez que la lutte pour l’éducation nationale soit un long chemin triste,certes beaucoup de collègues sont découragés et ne comprennent plus leur métier. Le professeur semble responsable de tous les problèmes de la société, les parents attendent beaucoup et c’est normal, les gouvernements par l’autonomie, la régionalisation rêvent de faire disparaître notre statut de fonctionnaires, embaucher des vacataires jetables, malléables et mal payés. C’est un combat difficile, on le sait, on résiste comme on peut, mais nos moyens sont faibles. Il faut vaincre les égoïsmes, convaincre les ventres mous, savoir obtenir sans tout perdre. Gagner parfois, perdre souvent, mais repartir toujours. Roger m’a beaucoup appris, même si je ne serais jamais Roger, sa force et son expérience seront toujours pour moi un modèle.

Enfin, je pense que j’aurai abandonné souvent si les élèves ne m’avaient pas donné la force de continuer à transmettre.

Merci à vous

P.L

 

Tag(s) : #TRIBUNE LIBRE, #EDUCATION

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