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Tribune libre (*) introductive d' Enver:

L'attribution du prix Nobel de chimie à Emanuelle Charpentier et Jennifer Doudna est une occasion pour Rouge Cerise de présenter, grâce à la revue "Progressistes" et à la chaîne vidéo  "Science étonnante"  une découverte scientifique majeure: CRISPR-Cas9.

Les communistes, dont le but est de créer une société qui permettra à chacun de recevoir suivant ses besoins, savent bien que cela ne sera possible qu'avec un formidable développement des sciences, des techniques et de ceux qui les mettent en oeuvre. C'est pourquoi ils sont de tous les combats pour défendre l'école, la recherche, l'industrie. Ils ne peuvent donc que se réjouir devant cette avancée de la science.

Cependant, n'étant pas naïfs, bisounours, diront certains, il savent que, comme toute découverte,  elle est un enjeu de la lutte des classes pouvant devenir un outil d'exploitation ou un outil de progrès et d'émancipation  suivant le rapport de force entre exploiteurs et exploités. 

Vis à vis de cette évidence deux  alternatives sont possibles;

- Refuser les innovations, renoncer à l'idéal communiste  et  vanter "le bon vieux temps" . C'est vouloir, suivant les mots de Marx , "faire tourner en arrière la roue de l'histoire" .

- Mener et gagner la lutte des classes  pour que cette innovation (et bien d'autres)  contribue à la société d'abondance que nous voulons  construire. Cela en ayant à l'esprit ce que disait notre camarade Bertold Brecht "Celui qui combat peut perdre, mais celui qui ne combat pas a déjà perdu"

Pour les communistes point de doute: "La lutte de classes n'est pas une invention, c'est un fait. Il ne suffit pas de la nier pour qu'elle cesse : renoncer  à la mener équivaut pour la classe ouvrière à se livrer pieds et poings liés" (Henri Krasucki) et, s'agissant d'un domaine qui touche potentiellement au génome humain, il la mèneront avec un particulier acharnement.

 

Enver

(*) une tribune libre n'engage que son auteur, elle n'engage ni le PCF ni la section Oswald Calvetti

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Un article de la revue Progressistes

Un article de Progressistes qui date de 2017 entièrement consacré à la découverte de de Emanuelle Charpentier et Jennifer Doudna, aujourd’hui lauréate du prix Nobel de chimie.

Nous l’avons déjà évoqué (1) : les biotechnologies posent autant de questions sur l’avenir de l’homme qu’elles portent d’espoir dans le progrès. Mais ce qui est nouveau, c’est la rapidité de leur développement. Elles ne sont pas l’avenir, elles sont le présent et le CRISPR-Cas9 en est un exemple stupéfiant.

Photo choisie par RC PHOTO : ISTOCK / VCHAL

Qu'y a-t-il derrière ce nom bizarre ? Développée par la Française Emmanuelle Charpentier, directrice de recherche au Max-Planck Institut de Berlin, et l’États-Unienne Jennifer Doudna, de l’université de Berkeley (Californie), le CRISPR-Cas9 est une technique rapide, efficace et peu onéreuse qui permet une action sur l’ADN, et donc sur le génome.

(Si la suite de ce paragraphe vous paraît difficile à suivre vous pouvez regarder l'excellente vidéo de la chaîne Science étonnante que Rouge Cerise vous propose ci-dessous,  reprenez ensuite votre lecture au paragraphe suivant .Rouge Cerise)

Cas9 (a)est une enzyme spécialisée (2) pour couper l’ADN avec deux zones de coupe actives, une pour chaque brin de la double hélice. Cette enzyme peut être utilisée pour modifier facilement et rapidement le génome des cellules.

Cas9 est présente dans la nature : elle est associée aux séquences CRISPR (b) dans l’immunité adaptative d’un microbe bien connu : Streptococcus pyogènes. En effet, cette bactérie utilise cet outil pour détecter et détruire l’ADN étranger (par exemple lors de l’invasion de son propre génome par de l’ADN de bactériophages ou de l’ADN plasmidique) et ainsi se protéger. Cas9 découpe alors cet ADN invasif.

Passant d’une fonction naturelle d’origine bactérienne dans l’immunité à une fonction technologique, la protéine Cas9 est utilisée par l’homme comme un outil du génie génétique pour induire des cassures double brin dans l’ADN.

Ces ruptures peuvent conduire à l’inactivation complète d’un gène ou à l’introduction de nouveaux gènes. Leur caractère pratique et peu onéreux en fait un véritable outil du mécano génétique d’aujourd’hui.

 

APPLICATIONS ET PERSPECTIVES

Les premières applications ont été réalisées sur des animaux, et notamment des primates. Grâce à CRISPR-Cas9 et à son coût de développement réduit, des scientifiques ont déjà créé des applications qui peuvent elles-mêmes poser question.

Un exemple : on a créé des vaches sans cornes, qui donc ne se blessent pas entre elles. Autre exemple : une équipe états-unienne a réussi à rendre un moustique résistant au paludisme, et prévoit de le libérer dans la nature pour qu’il transmette ce gène de résistance à l’ensemble de l’espèce et ainsi lutter contre cette pathologie. L’imagination des chercheurs va ouvrir des champs extraordinaires d’applications que nous ne développerons pas ici (mucoviscidose, diabète, cancer, sida, peut-être Alzheimer).

La porte est ouverte non seulement à des modifications individuelles du génome dont on pourrait espérer qu’elles permettent des guérisons de maladies génétiques, mais aussi à des modifications du génome de l’espèce humaine (via les gamètes) transmissibles aux générations suivantes. C’est bien ici que se posent les problèmes éthiques. Ainsi le 18 avril 2015, des chercheurs de Canton ont publié un article dans Protein & Cell annonçant avoir utilisé la technique CRISPR-Cas9 pour modifier génétiquement des embryons humains. Selon Junjiu Huang, qui a dirigé ces recherches, cet article aurait été refusé par Science et Nature à cause des problèmes éthiques que de telles recherches posent. Autre événement : en janvier 2016, la Grande-Bretagne a autorisé la manipulation génétique sur des embryons humains à l’Institut Francis Crick de Londres. Cela permettrait d’étudier le début du développement de l’embryon et d’identifier ce qui provoque la réussite ou l’échec d’une fécondation in vitro mais relance, néanmoins, le débat sur la finalité de telles études.

 

DES PROBLÈMES D’ÉTHIQUE

En décembre 2015, au vu des multiples questions de sécurité et d’éthique, une réunion organisée par l’Académie américaine des sciences et de la médecine, l’Académie chinoise des sciences, et la Société royale de Londres a recommandé un moratoire. Malgré cela, repoussant les accusations d’eugénisme, des bio-éthiciens et des scientifiques ont soutenu que si des anomalies dans des gènes particuliers causant des conditions fatales et débilitantes pouvaient être corrigées dans un embryon, alors elles devaient l’être. Les inventeurs de cette technique se sont prononcés pour le moratoire. La France a pris position : l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST) s’est saisi de la question en 2016 (audition publique à l’Assemblée nationale le 7 avril), l’Académie des sciences en a fait de même (publication de sa position officielle le 29 avril). La crainte porte sur un développement de l’eugénisme sur l’embryon et les cellules germinales.

 

LES DIFFICULTÉS DE L’HEURE

Distinguons à ce stade de la réflexion deux problèmes.

Le premier est que cette technique n’est pas encore développée avec suffisamment de sécurité pour que des mutations non voulues, « hors cible », ne soient introduites malencontreusement dans le génome. Ce serait la porte ouverte à des catastrophes génétiques non prévisibles.

Le second problème est que, même si ces erreurs techniques étaient corrigées par un progrès technologique à venir, le risque de modification du génome des humains est réel. Le Conseil consultatif national d’éthique présidé par le docteur Jean- Claude Ameisen s’est également saisi de ces questions. Le seul texte international contraignant est la Convention sur les droits de l’homme et de la biomédecine établie en 1997 à Oviedo, Espagne. Le principe posé dans l’article 13 est que toute modification introduite dans le génome d’un individu à des fins thérapeutiques ne peut être transmise au génome de la descendance. La France a ratifié ce texte, mais les États- Unis, la Grande-Bretagne et la Chine ne l’ont pas fait.

Le comité d’éthique de l’INSERM a émis une recommandation pour que la recherche, y compris sur l’embryon, soit poursuivie pour faire progresser la connaissance. Une première entreprise française d’« édition du génome », nommée Cellectis, a déjà été créée.

Les enjeux financiers n’ont pas tardé à montrer le bout de leur nez. Et aussitôt des bagarres pour la propriété des brevets sont enclenchées par les États- Unis.

Dernier élément de réflexion : une application de cette technique au problème du sida a été tentée (3). En effet, si les traitements actuels du sida font disparaître la présence du virus dans le sang et font par là même disparaître les symptômes de la maladie, il n’en reste pas moins que le virus continue à « se cacher » de façon permanente dans le génome des cellules, et donc garde la possibilité de se répliquer. La guérison complète des patients ne sera possible que lorsque ce virus caché dans leur ADN sera éliminé. L’idée d’utiliser cette nouvelle technique de neutralisation de séquence virale a été tentée en introduisant une mutation du virus le rendant inopérant. Les expériences in vitro sur des cultures de cellules infectées par le virus ont montré une baisse de la production de virus (donc, ça marche) mais aussi que certaines cellules continuaient à produire le virus (donc, ça ne marche pas complètement). On a pu démontrer que les mutations introduites s’accompagnent de mutations supplémentaires non prévues et qu’ensuite, du fait de ces mutations imprévues, le virus ainsi modifié n’est plus reconnu et que la découpe ne peut alors se faire. Il en résulte alors que le virus modifié légèrement continue à se reproduire.

 

QUEL AVENIR ?

Tout cela montre la complexité de la technique, les erreurs possibles, la non-maîtrise totale des effets secondaires parasites, et justifie, en tout cas pour moi, la nécessité de rester prudent sur les manipulations génétiques transmissibles aux générations à venir. Mais peut-on faire confiance à l’Homme ? Va-t- on pouvoir résister au désir de modifier l’être humain ? Surtout si les intérêts financiers ou individuels s’en mêlent… Ne faut-il pas mettre en place des règles éthiques claires et incontournables ? Ne devrait-on pas, par exemple, recenser de façon exhaustive la liste des modifications introduites chez les individus identifiés pour suivre la situation de génération en génération ? Quid du principe de précaution ? Autrement dit, qui va défendre les intérêts supérieurs de l’humanité ?

 

Michel Limousin

Docteur en médecine, 

Rédacteur en chef des Cahiers de santé publique et de protection sociale

 

 

(a) CRISPR associated protein 9

(b) "clustered regularly interspaced palindromic repeats" ou « courtes répétitions palindromiques regroupées et régulièrement espacées »

 

(1) M. Limousin, « La révolution des biotechnologies », in Progressistes, no 10, octobre 2015, p 8.

(2) Image à la une de l'article: Structure de l’enzyme Cas9 décrite par M Jinek dans la revue Science (« Structural rendition was performed using UCSF Chimera software », 2014).

(2) Zhen Wang et all., Cell Reports, 15, 481, 2016.

 

VIDEO DE SCIENCE ÉTONNANTE:

 

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