Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Sous couvert de justice sociale, la modulation des allocations familiales et les politiques d’exonération de cotisations visent « à grignoter la logique anticapitaliste » de la Sécu. C’est ce que nous explique l’économiste et sociologue, professeur émérite à l’université de Paris-X, Bernard Friot, qui vient de publier « Émanciper le travail » (1).

Capture d’écran 2014-10-18 à 08.42.21
Photo : Philippe Huguen/AFP

 

 

Humanité Dimanche. La modulation des allocations familiales que proposent les députés socialistes est-elle une mesure de justice sociale ?

Bernard Friot : Les allocations familiales ne sont pas un instrument de justice sociale qui distribue du pouvoir d’achat aux familles et que l’on pourrait donc moduler selon leurs ressources. Les allocations familiales sont du salaire qui paie (encore bien trop mal !) le travail des parents.

Il y a en effet deux types de salaires:

  • Le premier est capitaliste, ce sont les salaires nets du marché du travail par lesquels un propriétaire capitaliste paie « ses » salariés en leur volant la part qui va au profit et en faisant peser sur eux en permanence le chantage à l’emploi.
  •  Le second est anticapitaliste : ce sont les salaires à vie de fonctionnaires libérés du chantage à l’emploi, socialisés dans l’impôt qui exprime leur contribution au produit intérieur brut (PIB) sans alimenter de profit ; et les salaires des soignants, des retraités, des parents et des chômeurs, socialisés dans les cotisations qui expriment leur production, elle aussi libérée du capital. 
Les allocations familiales sont encore trop éloignées du salaire : les parents doivent conserver leur salaire pour pouvoir consacrer une partie de leur temps de travail à éduquer leurs enfants.

 

HD. En quoi les exonérations de cotisations fragilisent-elles la Sécurité sociale puisqu’elles sont compensées par l’État ?

Bernard Friot : Les exonérations de cotisations patronales sont de plus de 4 000 euros par an pour un salarié payé au SMIC. Si l’État les compense par l’impôt, certes on continue de payer les retraités, les soignants ou les parents, mais c’est autant de salaires en moins pour payer les fonctionnaires. La part des salaires correspondant à une production libérée du capital diminue donc bien. Toute exonération, même compensée par l’impôt, est un recul dans l’émancipation du travail.


 

HD. La presse fait état de médecins libéraux revendiquant de se désaffilier de la Sécu au profit de mutuelles moins chères. Qu’en pensez-vous ?

Bernard Friot : Ces médecins ont donc été démarchés par des mutuelles. Depuis la réforme du Code de la mutualité, en 1985, et la loi Evin créant le marché des complémentaires santé, les mutuelles sont dans une logique de concurrence à la Sécurité sociale. La seule réponse est la gratuité de la santé grâce à son financement par la cotisation maladie.

La cotisation maladie doit augmenter de la valeur de toutes les cotisations aux mutuelles, institutions de prévoyance et assurances privées. Les régimes d’entreprise, que le désastreux accord national interprofessionnel (ANI) de 2013 a rendus obligatoires, doivent disparaître.

Cette remarque vaut aussi pour la retraite : le régime général doit reposer sur la totalité du salaire et les régimes complémentaires doivent disparaître. L’AGIRCARRCO, présenté comme modèle contre le régime général par le patronat, est aussi nocif pour la Sécurité sociale que les complémentaires santé.

(....)



HD. La Sécurité sociale est-elle vraiment un outil moderne ? Peut-elle être efficace dans la prise en charge des nouveaux risques comme la perte d’autonomie ?

Bernard Friot : Appelons « moderne » tout ce qui libère du capital. La cotisation pour les soins de santé est libérée du capital, c’est une modernité qui pourrait être étendue non seulement à la perte d’autonomie, mais aussi à toute la production sans exception, y compris le logement, l’énergie, les transports et tous les biens et services.

Il faut généraliser la logique de la Sécurité sociale à toute la production, qu’elle soit marchande ou non.

 

« LA LOGIQUE DE LA SÉCU EST DES PLUS MODERNES. ELLE DOIT ÊTRE ÉTENDUE POUR ASSURER TOUTE LA PRODUCTION, MARCHANDE OU NON. »


(.....)

 

(1) Capture-d-ecran-2014-10-19-a-06.26.03.png Un livre d’entretiens avec Patrick Zech aux éditions La Dispute, 2014. 152 pages, 10 euros.

 

Pour en savoir plus: Site du réseau Salariat


Tag(s) : #SE FORMER - COMPRENDRE

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :