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BERNARD FRIOT: Professeur émérite d'économie  à l'Université de Paris X. Animateur de l'Institut Eropéen du Salariat. Militant communiste   
             

 

Le texte ci-dessous est un compte rendu des conférences données à Avignon et Saint-Paul-Trois Châteaux, au printemps et à l’automne 2011, par Bernard FRIOT. 


Deux modèles révolutionnaires : la fonction publique et la retraite

Une idée fortement répandue : La solidarité intergénérationnelle fait l’hypothèse que les retraités ne travaillent pas (ne produisent pas de valeur économique). En cela, les promoteurs et les opposants de la réforme des retraites sont sur la même analyse de base. Mais c’est une idée fausse : Les retraités produisent de la valeur économique et c’est pour cela qu’ils reçoivent un “salaire à vie”.

Le parallèle peut être fait avec les femmes, dans la tradition machiste : les femmes sont “utiles” mais ne produisent pas de valeur économique. On les honore, on les loue, on les chante (c’est la tradition “poétique”) dans toutes les sociétés machistes. Les retraités seraient les “femmes” d’aujourd’hui : utiles mais ne produisant pas de valeur économique.

On n’échappera pas au piège des “réformateurs”, si on ne restitue pas cette idée : les retraités produisent de la valeur économique et c’est cette valeur, qui a été produite par les retraités eux-mêmes, qui finance les retraites.

Il faut dès lors définir ce qu’est la valeur économique. On sait ce qu’est la “valeur d’usage” quand on produit une chaise ou que l’on fait du soutien scolaire : c’est son utilité pratique ou bien sociale. Mais qu’est-ce que la “valeur économique” ?

Prenons un exemple : Faire un café chez soi crée de la valeur d’usage (par exemple de la convivialité), mais si c’est un cafetier qui fait un café, alors il produit de la valeur économique (qui se convertit en monnaie).

L’exemple des soins infirmiers est encore plus parlant : Jusque dans les années ‘50, les soins infirmiers étaient prodigués par des sœurs : ce n’était pas un travail mais un sacerdoce. Depuis les années ‘60, ils sont prodigués par des infirmières, soit dans un emploi privé, soit à travers un grade dans la fonction publique hospitalière : cette activité, sans changer de nature, a changé de statut, elle est devenue un travail.

Le travail ne peut donc pas être défini par son contenu (faire un café) ni par la valeur d’usage qu’il produit. Il se définit par le cadre dans lequel s‘inscrit l’activité créatrice de la valeur d’usage. La valeur d’usage inscrite dans un “emploi” devient du travail qui crée de la valeur économique.

On voit ainsi le lien qui s’établit entre travail, valeur économique, qualification et salaire. Deux institutions transforment le travail en valeur économique : l’emploi (dans l’entreprise) et le grade (dans la fonction publique). À ce propos, une autre distinction doit être clairement établie : celle qui existe entre la notion de grade et celle de poste.

Dans la fonction publique, c’est la personne qui est titulaire d’une qualification à travers son grade : donc c’est la personne qui est le support de son salaire, c’est elle qui est payée, ce n’est pas le poste qu’elle occupe. Dans la fonction publique, il n’existe pas d’emploi, le travailleur reçoit un salaire à vie. Ce qui permet de surcroit une mobilité choisie.

Dans l’entreprise privée, c’est le poste de travail qui est titulaire de la qualification, pas la personne : pas de poste, pas de salaire. Un salarié du privé n’est jamais payé (c’est son poste qui l’est) : il est nié comme personne qualifiée. Pour qu’il y ait des employeurs et des actionnaires (qui empochent le fruit du travail), il faut que le salarié soit nié comme producteur de valeur économique.

Par parenthèse, on comprend bien que le diplôme renvoie à la valeur d’usage, et non pas à la valeur économique. Le diplôme ne reconnaît pas une qualification (combien de bac + 5 sont aujourd’hui cantonnés dans des emplois déqualifiés !).

Si on résume : Dans “l’emploi”, ce sont les actionnaires qui décident de la valeur économique et de la qualification du poste : c’est le poste qui est qualifié, pas le salarié. Dans la fonction publique, c’est la personne qui est, par son grade, le support de la qualification. C’est pourquoi elle est salariée à vie, au-delà de son activité sur poste. Par conséquent, on comprend que toute activité dans le cadre du salaire à vie, c’est du travail. Le retraité a un “salaire à vie”, donc ce qu’il fait, son activité, est du travail. Il peut affirmer : “Comme retraité, je suis heureux de travailler (d’exprimer ma qualification), parce que ça tombe à la fin du mois”. Les retraités travaillent : ils produisent 13% du PIB.

Toutefois, pour que ce “bonheur au travail” puisse s’exprimer il faut une condition : que le montant du salaire à vie qu’est la retraite permette au retraité de vivre : c’est pourquoi il faut que tous les retraités touchent 100% de leur salaire d’actifs. C’est la condition pour que leur activité soit officiellement considérée comme du travail. C’est loin d’être le cas aujourd’hui, quand on constate le montant dérisoire d’un grand nombre de retraites.

On peut alors s’interroger : revendiquer une hausse du “pouvoir d’achat” n’est-ce pas entrer dans les paradigmes des exploiteurs, c’est à dire forger nos propres chaînes ? Ce qui est à l’ordre du jour, ne serait-ce pas au contraire de revendiquer du salaire à vie. On comprend aussi pourquoi il ne faut pas “défendre” la “répartition” (certes cela limite la casse) : mais qu’il faut, bien au-delà, en mesurer l’extrême efficacité pour la promouvoir et la généraliser.

Dès lors, on perçoit bien l’enjeu, pour les “réformateurs”, de la “réforme des retraites” : c’est de supprimer le salaire à vie (fruit de la qualification du salarié) pour le remplacer par un “revenu différé” (équivalent à la récupération de son épargne que les banques auront fait fructifier à leur profit).

On notera que la réforme Seguin de 1987, qui a indexé les retraites sur les prix alors qu’elles étaient auparavant indexées sur les salaires, a constitué la première atteinte : elle a ainsi fait de la pension de retraite un revenu et non plus un salaire.

C’est faute de clarté sur ces concepts, sur le sens vrai du vocabulaire, et donc faute de compréhension des véritables enjeux par les salariés eux-mêmes, d’ambition dans la revendication, que l’ampleur des manifestations contre la réforme des retraites est restée impuissante à mettre en échec les projets des “réformateurs”. On y a pourtant compris une chose, c’est que, contrairement à la définition du dictionnaire, pour les réformateurs, “réformer, c’est changer en pire !”.


Un salaire à vie pour tous : une utopie ?

C’est parce que ce n’est pas l’employeur qui paie, que la retraite est sécure. Donc, il ne faut plus que ce soit l’employeur qui paie les salaires, mais une “caisse des salaires” alimentée par les cotisations mutualisées des employeurs.

Sur les 2000 milliards d’euros de valeur économique produite chaque année en France (le PIB), 40 % vont au profits et 60 % aux salaires (la répartition était de 30/70 il y a une dizaine d’années). Soit 1200 milliards pour les salaires (salaire direct et indirect) ; 100 milliards pour le travail indépendant (fruit de la propriété d’usage) et 700 milliards pour les profits (fruit de la propriété lucrative).

Sur les 700 milliards de profits, 400 sont réinvestis, 250 partent en fumée (dividendes aux actionnaires) et 50 sont prélevés par l’impôt.

Sur les 1200 milliards dévolus aux salaires, 500 le sont en salaires directs du secteur privé, 200 en salaires de la fonction publique et 500 en cotisations sociales.

 

PIB 2000

milliards d’euros

100

Bénéfices du travail indépendant

700

Profits

1200

salaires (directs et indirects)

 


Répartition des 700 milliards réservés aux profits

400

investissements

250

profits nets

50

impôts

 


Répartition des 1200 milliards affectés aux salaires

500

cotisations sociales

200

salaires de la fonction publique

500

salaires du privé

 


On considérera ainsi que sont anticapitalistes (soit 40 % du PIB) : - les 100 milliards de bénéfices liés à la propriété d’usage des travailleurs indépendants ; - les 500 milliards de cotisations sociales ; - les 200 milliards de salaires de la fonction publique.

Il s’agirait donc, dans un nouveau projet révolutionnaire, d’enlever aux capitalistes les 60 % du PIB sur lesquels ils ont la haute main et qu’ils n’ont de cesse d’augmenter à travers la casse de la sécurité sociale et des retraites, la réduction des effectifs de la fonction publique et la main-mise sur le travail indépendant.

Cette démarche révolutionnaire constitue un nouveau pas en avant de la société pour étendre le subversif déjà là dans les structures anticapitalistes existantes. Pour engager un tel processus, il faut savoir lire ce qu’il y a d’émancipateur dans le réel. C’est ni plus ni moins ce qu’a réalisé le Conseil national de la Résistance lorsqu’en 1945 il a su lire, par exemple, ce qu’il y avait de subversif dans les “assurances sociales” des années ‘30 afin de le généraliser par la création de la Sécu.

Ce processus signera l’extinction naturelle du capitalisme et de la classe des employeurs et des actionnaires. Il restera des entrepreneurs (salariés à hauteur de leur qualification) et des hiérarchies indispensables pour organiser le travail d’entreprises désormais citoyennes.


La part anticapitaliste : 40 % du PIB soit 800 milliards d’euros

100

les bénéfices

liés à la propriété d’usage des travailleurs indépendants

200

les salaires de la fonction publique

salaire à vie des fonctionnaires

500

les cotisations sociales payées par les employeurs

- cotisation retraite - sécurité sociale


Dans ce projet, les entreprises verseront des cotisations dans trois types de caisses, dépositaires de toute la valeur ajoutée, et qui procèderont à la répartition des ressources :

- une caisse des salaires qui versera le salaire à vie à toutes les personnes majeures, selon leur qualification ;

- une caisse des investissements qui fera des choix démocratiques d’investissements durables ;

- une caisse de sécurité sociale et d’impôts.


Le principe du salaire à vie repose sur la reconnaissance de la qualification de tous :

- il est attribué selon 4 niveaux de qualification que le salarié peut parcourir, par la formation, au fil de sa vie professionnelle ;

- il s’inscrit dans une échelle de 1 à 5 (2000 euros par mois pour la tranche inférieure du premier niveau de qualification à 10 000 euros pour la tranche supérieure du 4ème grade)

- il inscrit chaque personne dans la perspective d’un travail libéré.

C’est la réutilisation des sommes jusque là consacrées aux profits et la réduction de l’échelle des salaires de 1 à 5 qui permettra le versement d’un salaire “à la qualification” pour tous.


À l’objection “si les gens ont un salaire à vie, ils cesseront de travailler”, Bernard Friot oppose le résultat d’une enquête d’opinion qui en dit long sur la confiance mutuelle qui reste à construire entre les citoyens :

- 80 % des personnes interrogées affirment qu’avec un salaire à vie elles se consacreraient à une activité professionnelle ;

- 80 % des mêmes personnes interrogées redoutent que leurs concitoyens n’en fassent pas de même.


La création, début 2012, du Réseau Salariat (réseau d’éducation populaire) contribuera sans doute à dépasser ce paradoxe en rendant populaire la revendication du “salaire à vie”.

Face à cette proposition révolutionnaire, il existe dès à présent des propositions réformistes qui réduiraient à néant la valeur du salaire à vie : ce sont les solutions de type revenu d’existence, portées par la droite “sociale” (Villepin) ou “chrétienne” (M-F. Garraud) ou la social-démocaratie (députés allemands). Le revenu d’existence est conçu comme un minimum vital, complété par un salaire non libéré de la domination des actionnaires et donc non relié à une qualification mais à un “emploi”.


Le livre de Bernard Friot qui développe ces idées, L’Enjeu des retraites est édité par La Dispute. Un autre livre du même auteur paraîtra chez le même éditeur en janvier 2012, L’Enjeu des salaires.


Note de synthèse rédigée par Henri Tramoy et Sylviane Werner

 

Plus sur Bernard Friot?

http://fr.wikipedia.org/wiki/Bernard_Friot_(sociologue)
Tag(s) : #SE FORMER - COMPRENDRE

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