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RogerMARTIN-c0895Chères amies et chers amis,

 Copiant honteusement mon ami Jacques Mondoloni, une des plus belles plumes du genre noir français, j’ai pris l’habitude depuis quelques années d’adresser un petit texte en guise de vœux.

Vous trouverez donc ci-dessous une nouvelle écrite pour L’Humanité qui, malgré son sujet, se termine par l’espoir.

Le mien sera que l’année 2013, puisque nous avons  échappé à la fin du monde, vous soit la plus agréable possible…

 Avec mes meilleurs vœux et mes amitiés lointaines souvent mais fidèles,

 

Roger Martin

 

 

                                        NOËL à BUCHENWALD

 

 

Décembre 1944.

Jamais la situation n’a été aussi désespérée.

L’hiver est là. La colline de l’Ettersberg ne suffit pas à arrêter les vents qui s’engouffrent dans le camp. La neige s’est transformée en glace. Les déportés qui triment à la carrière tombent comme des mouches. C’est ce que nous sommes aux yeux de nos bourreaux.

Malgré le froid, la faim, la vermine qui nous ronge, nous avions repris espoir…

Paris libéré, l’Union soviétique presque débarrassée des envahisseurs, les partisans yougoslaves à l’offensive malgré la terreur oustacha, partout les armées allemandes refluaient. Sur le sol du Reich lui-même, Dresde, Francfort, Hambourg n’étaient plus que ruines et décombres fumants. Des dizaines de milliers de civils erraient dans des villes fantômes au milieu de cadavres, cependant que les bombardiers alliés, par vagues grossissantes, venaient chaque nuit semer la désolation.

Et voilà que l’espoir déserte. Les haut-parleurs de Buchenwald diffusent des communiqués triomphants. Le 16 décembre, l’armée allemande a lancé une offensive foudroyante dans les Ardennes belges. Non seulement les Alliés n’ont pas réussi à la mettre à genoux mais elle a reconstitué une grande partie de sa puissance de feu, des tanks sortent par centaines d’usines souterraines, tous les hommes valides de 16 à 60 ans sont mobilisés, une nouvelle armée blindée SS, la 6ème,  vient d’être créée.

Les sourires refleurissent sur le visage de nos maîtres. Le camp bruisse de rumeurs savamment entretenues. Des armes terribles vont entrer en action, élaborées au fond de grottes et de souterrains, au prix de milliers de morts de sous-hommes…

Un vent de désespoir s’est levé. Chaque semaine, de nouveaux convois déversent leur cargaison de morts-vivants entassés à moitié nus, sans chaussures, sur de simples plateformes, sous le feu de mitrailleuses pivotantes dont les servants n’hésitent pas à se servir.

Le petit Camp déborde. Des déportés qui ont réussi à tenir des mois, voire des années, s’abandonnent. Le matin, les charrettes des morts viennent procéder à la macabre récolte des cadavres dans les Blocks surpeuplés. Les fossoyeurs, des squelettes qui n’ont pas toujours la force de soulever les corps de leurs semblables, découvrent au dehors, adossés aux parois des  baraquements, des dizaines de déportés qui n’ont pas trouvé la force de réintégrer leur Block à la nuit tombée. Assis dans la neige, la figure recouverte d’une pellicule de glace, une simple pression sur leur épaule les fait basculer lentement sur le côté.

Le Comité international s’est réuni. La situation est grave. Il faut encore tenir. Combien de temps ? Qui le sait ? Le Comité des intérêts français, Marcel Paul, Le colonel Manhès,  Eugène Thomas et les autres ont pointé la priorité. Renforcer la solidarité, raviver l’espoir de ceux qui trop vite ont cru que la libération de la France entraînerait la fin de leur calvaire. Noël approche. Les dirigeants du CIF, quelles que soient leurs croyances, sont d’accord. Il faut préparer dans les Blocks où les Français sont en nombre, une fête dont l’aboutissement compte sans doute moins que la préparation, qui doit mobiliser, galvaniser, rassembler les déportés autour d’un but commun: surmonter leur détresse. Toutes les capacités, et elles sont nombreuses, seront sollicitées. D’ailleurs, les dirigeants du Comité international ont déjà fait leur cette proposition. Les Russes et les Ukrainiens prévoient un spectacle de chant choral, les Allemands un cabaret satirique, les Belges organiseront une messe, au-dessus du local de la morgue. Les pères Le Loir et Thyl officieront, cependant que des résistants communistes monteront la garde à l’extérieur…

Les Français sont pris de frénésie. Des peintres, Boris Taszlitski, Pierre Mania, des musiciens, Maurice Hewitt, Yves Darriet, Marco Marcovitch, des poètes, André Verdet, un tout jeune chanteur, Robert Widerman, rivalisent dans les initiatives et le talent.

Tous collaborent à célébrer ce que le CIF a baptisé  la Force de l’esprit. Bientôt, il apparaît que le programme prend trop d’ampleur, enfle démesurément. Pas de préséances, de rivalités mesquines, la décision est vite prise. Ce n’est pas une soirée qui sera organisée mais dix, vingt, d’autant que Julien Cain, Directeur de la Bibliothèque nationale, Christian Pineau et d’autres, ont proposé des conférences, ou plutôt des causeries. Littérature, physique, astronomie, médecine… Mais la nuit du 25 décembre 1944, chacun en est tombé d’accord, c’est à la poésie qu’elle sera consacrée.

Les Blocks de Français, 14, 26, 31, 34, 38, sont sur le pied de guerre. À la demande de Lucien Chapelain, un des responsables de la Brigade d’action libératrice, Yves Boulongne et André Verdet ont lancé un appel : Poètes, à vos plumes ! Et, à défaut de plumes, justement, des moignons de crayon sont entrés en action, noircissant des morceaux de papier kraft salis, déchirés, graisseux, récupérés sur des colis…

Cette nuit-là, tandis que des camarades du Comité montent la garde dans le froid et la neige, juchés sur un tabouret ou une table, se succèdent les déportés poètes qui font reculer la peur et la mort par la force du verbe et la grâce d’un crayon qui ne dépasse pas cinq centimètres…

La nuit est tombée, Yves Boulongne, dans un silence impressionnant, finit de dire son poème.

                           Maintenant, la lutte nous a scellés

                           Patiemment nous avons vécu

                           Patiemment nous avons œuvré.

                           Déjà un gazon d’aube

                           Descelle les ruines…

 

 Mardi 26 décembre 44, 6 heures. L’appel s’éternise, les SS arborent des mines défaites. Un bruit court de groupe en groupe. Un frémissement passe sur la place d’appel où 25 000 déportés bravent le froid.

L’offensive allemande vient de se briser à Bastogne, dans les Ardennes belges.

L’espoir renaît…

 

Roger Martin

 

Dernier titre paru : Les Ombres du souvenir (Le Cherche Midi). À paraître en mars : Dernier convoi pour Buchenwald (Le Cherche Midi).

 

Cette nouvelle est parue dans le journal l'Humanité:
Capture d’écran 2011-12-21 à 18.42.19 
http://www.humanite.fr

Tag(s) : #CULTURE

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