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Monsieur le Sénateur,

Monsieur le Maire,

Madame la Conseillère régionale

Mesdames, Messieurs les élus de la République,

Mesdames, Messieurs représentant l’association des Amis d’Antoine Diouf et d’Albin Durand,

Mesdames, Messieurs les représentants des associations d’Anciens Combattants, Résistants et Déportés,

Mesdames, Messieurs les représentants des Corps constitués,

Mesdames, Messieurs, chers Amis, et chers Camarades,

 

Ainsi revient aujourd’hui cette commémoration du terrible drame, de ces exactions affreuses commises ici à Sarrians, un soir d’été, c’était un 1er août.

Nous sommes en 1944, c’est encore la guerre. Des miliciens, des membres du Parti populaire français, des affidés de Philippe Pétain, d’un prétendu État français, poursuivent des résistants. La haine, la rage, la folie les animent. Ils ont peur du moindre mouvement, arrivés ici même, ils tirent à l’aveuglette, blessent, achèvent des blessés. Tomberont ce soir-là de la commune de Sarrians Lucien Faraud, Paul Roux et un blessé,  Marcel Cassillan,

Mais les criminels ont une cible, un endroit stratégique de la Résistance : la ferme d’Albin Durand, militant communiste, responsable de réseau, sentinelle du maquis tout proche. Ils capturent d’abord Antoine Diouf, ouvrier agricole, lui aussi militant communiste, puis Albin Durand et les torturent d’une façon atroce. Aucun des deux ne parlera, les pauvres martyrs sont achevés d’une balle dans la nuque.

Voilà les faits, les horribles faits, commis par des hommes sur des hommes.

Comment peut-on arriver à ce point de déshumanisation ? Comment devient-on de tels monstres ? Car on ne nait pas monstre, on le devient.

Longtemps, je me suis posé la question de savoir à quel moment, Adolf Hitler, le pire d’entre eux, était devenu un monstre. J’ai cherché longtemps, lu beaucoup, j’ai éliminé des légendes, dont celle du refus d’entrée dans une école d’Architecture et de Beaux-Arts, j’ai rejeté le fait qu’il aurait vu ses parents dans l’intimité... Rien de tout cela ne tenait debout. Alors j’ai épluché son livre, Mein Kampf, où il raconte lui-même les étapes par lesquelles il devient le monstre qui anéantira des millions d’êtres humains lors de la seconde guerre mondiale. Il est alors soldat dans le nord de la France de 1915 à 1918. Il décrit les horreurs de l’occupation, mais aussi ses propres délires hallucinatoires. En vérité, c’est la Grande Guerre qui a fabriqué ce monstre. Oui, ce sont les guerres qui les engendrent et parmi eux, ces combattants de la milice et du PPF qui assassinèrent ici.

Chers amis, les conflits d’aujourd’hui, et ceux vers lesquels on voudrait nous entraîner, fabriqueront également des monstres, peut-être de pires, rendus fous par la haine et la rancune. Il n’y pas de fatalité, ni d’excuses aux guerres. Les guerres sont l’expression non d’une volonté mais d’un renoncement : renoncement à la diplomatie, renoncement à la raison, renoncement à l’humanité.

Quand dans notre pays nous passons en 2017 d’un ministère de la défense à un ministère des armées, ce changement est porteur d’idées, de mauvaises idées. La paix est le bien le plus précieux du peuple. La paix permet l’épanouissement, la concorde, les richesses du pays peuvent être orientées vers le mieux-être. Pourtant, jamais un gouvernement ne s’est doté d’un ministre pour la paix.

Osons-le ! Notre pays s’honorerait d’être le premier à créer un ministère de la paix.

Si la guerre crée les monstres, elle fait naître aussi des héros, car nos deux amis, nos deux camarades sont des héros. Y a-t-il une mystérieuse prédestination à devenir héros ? Je ne le crois pas. Ce sont les évènements qui font qu’on le devient mais aussi toute une masse de petits riens qui confère cette étoffe. Diouf et Durand en sont. Ils n’ont pas parlé, ils n’ont pas dénoncé leurs camarades. L’eussent-ils fait d’ailleurs qu’ils n’auraient pas eu la vie sauve.

 

Tous nous connaissons par le souvenir ces deux ombres mortes parties avec le soleil, ce 1er aout 1944. Leur chant funèbre ? L’accompagnement des cigales et des grillons de la nuit. Redisons leurs noms : Diouf et Durand. L’un était noir de peau, l’autre clair de peau. Entendez, entendez dans votre esprit les manches de pioches s’abattre pour briser les os, imaginez les lames de scies tronçonner les jambes !Entendez les plaintes ! Ces coups, ces cris, cette sauvagerie sont toujours présents autour de nous, ici, dans l’air, dans le vent, dans la terre.

Diouf et Durand étaient l’humanité. Ils l’étaient dans les hurlements et dans la souffrance, ils l’étaient aussi dans la fraternité, car ils étaient frères, non de mère ou de père, mais de conviction. Ils étaient animés de cette volonté de rompre l’asservissement, de rendre le peuple libre. Ils étaient frères de lutte comme on est frère de sang après un tel martyr.

S’agissant des bourreaux, des assassins, des monstres, tous de peau claire n’est-ce pas, pensez-vous qu’une once d’humanité subsistait dans leur esprit ? Pensez-vous qu’une étincelle d’intelligence, au sens où l’intelligence est le moteur de l’espèce humaine pour une vie meilleure, pensez-vous donc qu’une étincelle d’intelligence demeurât dans leur esprit malade ?On touche avec eux à la question de la brutalité gratuite, sadique, découlant de la haine raciale, de la haine de l’autre, rejeté parce qu’en apparence différent d’un modèle social fantasmé. C’est toute la question du rejet assis sur la différence d’idées, refusant d’accepter une autre pensée et aussi une autre origine. Ne pas accepter des gens venus d’un autre continent, ou d’un autre pays, ou d’un autre département, ou encore d’un autre village, ou même parfois d’une autre rue, conduit aux pires tragédies. 

Je l’ai dit, les bourreaux de nos amis et camarades sont des miliciens, cet outil de barbarie né du gouvernement de Pétain. On ne peut comprendre qu’ici, à quelques kilomètres, soi-disant par accident, des chants pétainistes soient diffusés le jour de la célébration de la capitulation nazie, le 8 mai dernier ! Au mieux c’est de l’inconscience, au pire c’est l’expression que d’autres drames sont à venir.

C’était il y a 82 ans et c’est aussi maintenant. Diouf était communiste franco-sénégalais, il cumulait deux motifs d’exclusion. Comment peut-on encore aujourd’hui, au nom de suprématie raciale, recommencer à vouloir avilir les peuples ? Comment peut-on exciter les pires sentiments chez les gens contre de pauvres hères qui pour des raisons politiques, économiques, religieuses et climatiques fuient leur pays, pour justement fragmenter l’humanité ? La haine est un pouvoir de domination sans partage, la haine est l’apanage des formes les plus barbares de l’exploitation. De quoi parlent ces manipulateurs ?Ils ne parlent pas d’êtres humains, ils se gardent bien de les nommer, car nommer ce serait humaniser, nommer ce serait donner un sens, reconnaître à ces migrants des vies d’êtres humains. Ces hommes et femmes qui prétendent parfois aux plus hautes fonctions réduisent l’humanité, ils la brisent, ils excitent les haines pour mieux asseoir la défense de privilèges, et parfois, c’est encore plus dérisoire, de maigres privilèges. Ils ont besoin que l’Histoire soit réécrite, que soient oubliés les cris de nos camarades, que leurs souffrances ne soient plus celles de militants qui ont tout donné pour la liberté de tous, pour l’émancipation humaine. Ces propagandistes du pire nationalisme sont là, ils l’ont toujours été pour briser les liens de fraternité, d’humanité. Ils sont là pour anéantir la mémoire, assombrir les consciences, asservir l’être humain à des objectifs politiques ou autres qui tournent le dos aux intérêts de chacun et aux intérêts communs.

Mesdames, Messieurs, chers amis, 82 ans après ce sommet de la barbarie, nous sommes rassemblés en mémoire de deux hommes qui moururent debout pour que les jours heureux soient le lot de tous, pour que la haine s’efface au profit de liens fraternels. Ces deux-là nous ont délivré un message, celui de rester unis.

Le combat de Diouf et de Durand n’est pas terminé, l’actualité le rappelle tous les jours.

Quand les blés sont sous la grêle

Fou qui fait le délicat

Fou qui songe à ses querelles

Au cœur du commun combat

Celui qui croyait au ciel

Celui qui n'y croyait pas

affirme le poète Louis Aragon. Je le dis, à mon tour, les blés sont sous la grêle. Les blés sont tout ce qui nous importe mais aussi ces femmes, ces hommes, ces enfants pour qui l’avenir s’efface car qui peut dire où va le monde ? Vers où part ce futur, vers quelles nuées noires, vers quels abîmes sombres, vers quels feux dantesques ?

Que nous demandent Diouf et Durand ? Eux, rien, hélas ! Mais leur mémoire, que nous honorons ce soir, nous presse de poursuivre leur tâche, pour que la terre de France ne s’avilisse pas dans des fantasmes de haine et du rejet de l’autre. Ne laissons pas l’ivraie de l’exclusion envahir nos contrées et nos paysages. Diouf et Durand exigent de nous l’effort de nous rassembler pour que leur vie, leur passion au sens chrétien du terme, soient respectées.

Alors, monsieur le Maire, Mesdames et Messieurs les responsables d’associations, mes chers amis et mes chers camarades, après avoir commémoré ce martyr, rassemblons-nous pour les honorer à notre tour :

« Diouf et Durand, salut et respect, reconnaissance pour votre sang, pour vos larmes, pour votre trépas. Vous nous guidez encore. Honneur et gloire à vous ! »

Sarrians, le 1er Août 2026

Philippe Pivion           

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