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Didier Daeninckx nous avait réservé la primeur la semaine dernière de son Opération Pangolin, que les abonné-e-s de Rouge Cerise avaient plébiscité.

Il nous offre aujourd'hui un texte, qui n'est pas à proprement parler une nouvelle, MALADIE N°9, dont les faits qu'il retrace, et surtout leur exploitation politique par les ancêtres des Le Pen, Zemmour et autres Dupont-Aignan, prennent une résonance très actuelle.

R.C.

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illustration choisie par RC

 

Au cours du printemps 1920, quelques échos dans la presse commencent à faire état d’une mystérieuse maladie endémique touchant les quartiers les plus populeux de Paris. On lui donne même un nom, la maladie N°9, certaines personnes atteintes du mal étant, paraît-il, soignées dans le pavillon n°9 de l’hôpital Claude-Bernard installé sur les terrains des anciennes fortifications, porte d’Aubervilliers. D’autres sources, mieux informées, expliquent que ce chiffre 9 est un numéro d’ordre dans la liste des maladies contagieuses inventoriées par le ministère de l’hygiène, et qu’il correspond à la peste. La peste ! Ce seul nom réveille les peurs ancestrales même si Paris a été épargné par le fléau depuis 1669. Alerté, l’institut Pasteur confie une enquête épidémiologique aux docteurs Édouard Joltrain et Dujardin-Baumette. Les médecins, informés que deux cas mortels avaient été déclarés à Clichy, se mettent en relation avec les membres de la famille des défunts et découvrent deux nouveaux malades. Un collègue leur fait part de ses doutes à propos de deux patients de Levallois-Perret. Le diagnostic est le même. En août, alors que Paris suffoque dans la canicule, ce sont plus d’une quinzaine de personnes infectées qui sont dénombrées au coeur de la cité d’Hautpoul dans le XXe arrondissement. Une gamine d’Aubervilliers décède également, et l’enquête montre que ses parents ont veillé les morts de la cité d’Hautpoul. D’autres cas sont signalés dans la proche banlieue parisienne, à Bagnolet, Pantin, Montreuil, puis trois personnes meurent début septembre à la porte de Clignancourt. La caractéristique commune à tous ces lieux est d’abriter sur leur territoire une partie de ce que l’on appelle alors la Zone, un amoncellement de constructions de fortune, de bicoques, de bidonvilles, où près de cent mille personnes vivent dans des conditions d’insalubrité extrême, parmi les rats. La prolifération de la peste est alors attribuée aux familles de chiffonniers, les biffins, qui gagnent quelques sous en triant les ordures des Parisiens. 

D’autres forces, plus obscures, vont s’acharner à désigner un bouc-émissaire plus conforme à leurs visées politiques, et leur travail d’influence va aboutir à ce qui reste aujourd’hui encore comme l’une des journées les plus honteuses de l’assemblée sénatoriale française. Le 2 décembre 1920, en effet, le sénateur de la Manche Adrien Gaudin de Villaine, proche de l’Action française, monte à la tribune et commence par citer un article du Moniteur médical : « Les pouvoirs publics avec une indifférence coupable, tolèrent l’envahissement de notre capitale par des cohortes minables d’Asiatiques porteurs de germes de nombreuses maladies épidémiques les plus dangereuses. Ces indésirables n’essaiment pas que des microbes, mais répandent dans le bas peuple avec lequel ils prennent contact, les doctrines du bolchévisme défaitiste ». Il poursuit avec un extrait du Rappel daté du 15 novembre 1920 : « Ce sont en général des Juifs d’Orient qui nous apportent toutes sortes de maladie, notamment la lèpre, et, surtout le mal n°9 », avant de parler enfin en son propre nom : « Qu’attend-on pour prendre des mesures ? Qu’il y ait autant de morts qu’à Marseille pendant l’épidémie qui enleva cent mille habitants, au dix-huitième siècle ? Il faut, comme nous l’avons dit, interdire les chambrées où vingt Israélites se communiquent leurs poux et leurs tares. Il faut  établir un solide barrage aux frontières. Ce n’’est tout de même pas à nous à faire preuve d’une charité criminelle pour les Français ». 

Le sénateur socialiste de Saône-et-Loire,  Jean Bouveri, n’est pas en reste qui défend les intérêts des « nationaux » : « J’ai demandé la parole au moment où notre collègue M. Gaudin de Villaine se plaignait fort justement de la concurrence des ouvriers étrangers. Il a montré la capitale infectée par la présence de ces étrangers dans des locaux insalubres. Mais il n’en est pas ainsi seulement à Paris. Un pareil état de choses existent également en province… » 

Le jours suivants, la presse emboîte le pas en omettant de signaler que l’épidémie a été enrayée depuis un mois. Le journal antisémite L’Action française jubile : « Il y a d’abord les Juifs du 4e arrondissement, qui constituent tout un peuple impénétrable, inassimilable et… indécrottable : tous les efforts faits par l’administration préfectorale pour améliorer son hygiène ont été vaincus ».  Le rédacteur du Parisien choisit de rester un ton en-dessous : « Tout un peuple de réfugiés venus d’Asie s’est depuis quelques années, abattu sur la France. Gens d’aspect étrange, d’allure hétéroclite, inquiétante, et qui parlent une langue à eux, une sorte de patois compris d’eux seuls. Ils sont à l’heure présente plus de 400 000. Ce sont les « indésirables ». Son collègue du Rappel, lui, n’y va pas par quatre chemins : « Mais il paraît qu’il n’y a eu jusqu’ici que trois cents cas de peste. Il en faudra sans doute trois cent mille pour qu’on se décide à placer toute la vermine d’Orient dans un camp de concentration ou d’isolement ».

Quelques semaines plus tard, l’enquête sanitaire permet de déceler l’origine de ce début d’épidémie : le transbordement de marchandises infestées de rats contaminés dans le port du Havre, en provenance de pays frappés par la maladie. Puis leur acheminement à Paris par voie fluviale, les premiers cas touchant des enfants qui jouaient sur les bords de la Seine.

Entretemps, le Sénat et certains journaux, avaient servi de caisse de résonance à des discours qui se transformeront en actes quelques années plus tard

Didier Daeninckx

 

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Tag(s) : #CULTURE
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