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Un texte de notre camarade retraité Maurice Brandi, ex journaliste à La Marseillaise, nouveau collaborateur à Plus belles les LUTTES

A la Libération, face à la misère des Marseillais qui ne peuvent plus se soigner, deux médecins communistes, Tichadou et Marot, décident de s’appliquer unilatéralement les tarifs de la sécurité sociale que l’Ordre des médecins refuse. Ce faisant, ils révolutionnent la protection sociale française.

 

1945. La France sort de plus de cinq ans de guerre. Les nazis ont détruit l’appareil de production français. L’économie est exsangue. Le pays est à terre. Il faut le redresser. Une grande majorité de Françaises et de Français vit dans la misère et la précarité et un manque d’hygiène absolu. Les réseaux d’assainissement sont inexistants. Rares sont les appartements où il y a des WC et des salles de bain. A Marseille, le "torpilleur" passe tous les matins pour récolter les "tinettes" des seaux hygiéniques (les mal nommés) où les Marseillais ont fait leurs besoins.

 Contrairement aux idées reçues ce n’est pas De Gaulle qui a institué la sécurité sociale mais deux hommes, deux ministres communistes Ambroise Croizat et François Billoux. Les médecins libéraux veulent maintenir leurs privilèges. L’Ordre des médecins, créé par Pétain (7 octobre 1940) refuse de signer la convention tarifaire avec la sécurité sociale. Les malades paient les consultations au prix fort et sont remboursés au tarif de la sécu. Se soigner passe au second plan. Les familles ont d’autres priorités notamment se nourrir et trouver un toit.

 A Marseille, deux médecins communistes, Lucien Tichadou et le Docteur Marot sont révoltés pas la position de l’Ordre des médecins. Pour eux, le serment d’Hypocrate n’est pas qu’une simple formalité. Ils décident de s’appliquer unilatéralement le tarif de la sécurité sociale. Il est à souligner que le Comité central du PCF est contre cette décision. Il estime en effet qu’elle est totalement social-démocrate et que seule l’action des travailleurs fera céder l’Ordre des médecins. Médecins avant tout, ils n’en ont cure. Dans leur cabinet et lors des visites à domicile, ils demandent le tarif sécurité sociale. Les patients seront remboursés de leur avance à 80%.

 Marseille est un gros village où les nouvelles circulent vite. De famille en famille, de voisins en voisins leurs noms circulent. "Va voir le docteur Tichadou... il prend le tarif de la sécu et il soigne bien... moi, la petite..." Tichadou et Marot sont considérés comme les médecins des pauvres. Ils sont rapidement submergés par les demandes. La situation ne peut pas rester en l’état. Leur générosité pourrait bien se retourner contre eux et la cause qu’ils défendent.

 Avec la mutualité, alors sous la responsabilité de la CGT, ils décident de mener des actions de masse pour contraindre les médecins libéraux à signer la convention avec la sécu. Pétitions, manifs, rassemblements... le mouvement prend de l’ampleur et rapidement, le PCF qui ne veut pas passer à côté entre dans la danse. En réaction, l’Ordre des médecins menace de radier Tichadou et Marot. Les journaux nationaux et locaux qui s’intéressent de plus en plus à l’affaire, parlent de "Médecine rouge et Bolchevique..." Si les libéraux cèdent ce sera "Les soviets partout !" Héros de la Résistance, Tichadou et Marot en ont vu d’autres et ne sont pas impressionnés d’autant que le rapport de force créé par le syndicat, la mutuelle et le parti tourne en leur faveur en s’étendant au reste du pays. La bataille se termine sur leur victoire. Les médecins libéraux signent enfin la convention tarifaire. Pour autant, le cabinet de nos deux toubibs communistes ne désemplit pas. L’idée de créer un centre médical se fait jour. Ce sera "La Maison blanche" situé sur l’avenue Gaston Crémieux. Le centre est géré par les Mutuelles CGT de Marseille. Ils embauchent d’autres médecins comme Jean-François Rey et Philippe Morelli qui deviendront les "penseurs" de la prévention et de la démarche médicale mutualiste. Leur recrutement ne se fait pas sur le critère d’appartenance ou non au PCF ou à la CGT mais sur la compétence et l’attachement à une conception humaniste et non marchande de la médecine. Ils veulent rompre le lien d’argent entre le patient et le praticien. La demande enfle. L’équipe médicale se multiplie et se diversifie. On embauche des infirmières, des radiologues, des spécialistes et des chirurgiens.

 Ce changement de rapport permet ainsi aux médecins de prendre le temps de la consultation. Ils inventent les dossiers médicaux. Ils ont pour but de mieux cerner le malade dans son environnement (logement, travail, alimentation, antécédents familiaux) afin de mieux comprendre les raisons de la pathologie. Ne plus se contenter de soigner mais d’éviter qu’elle ne se reproduise. Ils considèrent le malade dans sa globalité et non pas seulement sous l’angle de sa maladie. Ils en cherchent les causes profondes. Ils ne se contentent pas de changer le pansement, ils essaient de penser le changement.

 Le centre médical est à nouveau rapidement débordé. Avec la Mutualité des travailleurs ils décident de créer une clinique mutualiste. Ce sera la naissance de "La Feuilleraie" dans le quartier de Saint-Barnabé. L’argent pour sa construction sera récolté parmi les travailleurs et les militants, sous forme d’action. Mon père en avait acheté. Lorsque je lui a demandé ce qu’elles étaient devenus, il m’a répondu : "Ma foi, on a dû les jeter. Qu’est-ce que tu voulais qu’on en fasse. On ne les a pas achetées pour faire des profits mais pour avoir une clinique à nous et pas un dispensaire pour les pauvres... On se faisait soigner gratuitement avec une médecine de qualité."

 Marot et Tichadou avec la mutualité, la CGT et le PCF ont inventé le Tiers payant. Une nouvelle bataille s’annonce pour l’imposer à tous les autres praticiens. La Sécurité sociale fait signer des conventions. Sous la pression pratiquement tous les professionnels de santé s’y collent.

 Ils ont procédé selon le principe de la preuve par l’exemple. Ils ont fait la démonstration que c’était possible. Mais sans une mobilisation populaire forte, des syndicats et des communistes cela n’aurait pas pu être possible. Et le plus extraordinaire de l’affaire, est que sans prendre le pouvoir, sans violence, ils ont réussi à imposer cette transformation sociale, révolutionnaire pour l’époque, en douceur à l’ensemble du pays. Le tiers payant est aujourd’hui chose courante dans notre système de santé.

 Ces médecins et praticiens créent également le concept de médecine d’équipe dont le mot clef est la prévention. Une nouvelle pratique qui va, là encore une fois, révolutionner le système de santé français. D’autant que les usagers sont parties prenantes, à travers le mouvement mutualiste, dans la réflexion et la gestion des centres de santé qui se multiplieront à Marseille et dans tout le département puis, plus tard, au niveau national. La seule carte qu’il était demandé, était celle d’adhérent à une mutuelle. Ils développaient des liens avec les comités d’entreprises notamment dans la réparation navale. Avec leur mutuelle les travailleurs créeront les "Diables rouges", appelés ainsi par la couleur de leur tenu de travail sur les chantiers. Ingénieurs ou ouvriers, ils étaient désignés par la direction et les élus du Comité d’entreprise. Ils avaient tout pouvoir pour faire arrêter un chantier. Cette création est venue après la terrible explosion de "L’Olympic Honnor" le 2 avril 1966, dans le port de Marseille.

 Ce jour là, en début de matinée, alors que le pétrolier est en arrêt technique, au cours de travaux à chaud, la soute à combustible tribord explose. Un violent incendie se déclare dans la partie arrière du compartiment machines, ponctué par plusieurs explosions. Le bilan humain est très lourd : sept morts (quatre marins grecs et trois ouvriers de la Société Provençale des Ateliers Terrin (SPAT) et de nombreux blessés. Mon père en parlait encore avec beaucoup d’émotion et de colère. "On ne travaille pas mourir mais pour vivre" lançait-il.

 Depuis, les "Diables rouges" veillaient à ce que ces accidents soient évités au maximum. Un ouvrier sans casque ou sans chaussures de sécurité était prié d’aller se changer gentiment mais fermement, sans appel.

 On le voit cette contre société n’avait pas pour but unique d’organiser une société parallèle en faveur des seuls communistes mais de créer les conditions quotidiennes d’une transformation sociale de la société et marcher ainsi vers un autre modèle. Au centre de celle-ci se trouvait l’individu, l’homme et la femme, son épanouissement physique et intellectuel, son émancipation. Ce qui était fondamentalement marxiste. Les communistes s’adaptaient à la société et tentaient de la transformer de l’intérieur, non pas pour rendre le capitalisme plus humain mais pour l’éradiquer, en créant petit à petit, pan de la société par pan de la société ,les conditions de sa disparition, en s’appropriant les moyens de productions quels qu’ils soient. Ce n’est pas pour rien qu’on les retrouve souvent à la tête des coopératives agricoles et ouvrières, des associations.

 Au moment où la France était à plat et à reconstruire, la classe ouvrière a pu, grâce à ses luttes, gagner et imposer une amélioration de ses conditions d’existences et des lois sociales nouvelles et positives, préserver et développer ses libertés. Dès lors, on peut ne pas être loin de penser que la "lutte de classe" n’est pas un frein au progrès mais bien au contraire un moteur.

 

Maurice Brandi

      Pour en savoir plus sur les luttes sociales en France

       

Tag(s) : #SE FORMER - COMPRENDRE

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